Je mens Tu mens Il ment...
Quand j’étais plus petit plus petit, on ne cessait de me répéter des phrases du style« c’est vilain de mentir », « tu n’es qu’un sale menteur », ce qui ne m’empêchait pas de le faire pour autant, j’adorais ça. Aujourd’hui passé trente ans, rien n’a vraiment changé, sauf qu’on me laisse un peu plus tranquille avec des discours moralisateurs. D’ailleurs mentir est-ce forcément mal ?
Quand j’ai épousé Babette, il y a cinq déjà et que le curé m’a demandé si j’étais prêt à l’aimer pour le meilleur et pour le pire, j’ai bien été forcé de répondre oui. Il me scrutait avec l’air sournois d’un inspecteur de police qui attend que l’accusé épuisé passe aux aveux après plus de quarante-huit heures de garde-à-vue et à peine mes lèvres commençaient-elles à esquisser un non qu’il m’a lancé un regard tellement désapprobateur, accentué par ses sourcils broussailleux, que j’ai bien été obligé de me reprendre. Et ce n’a sans doute pas été plus mal. La preuve : Babette est heureuse et sans doute la plus heureuse des femmes. Par exemple la nuit passée, alors que nous venions de faire l’amour, je lui déposais rituellement un baiser sur le front, à droite, juste au-dessus de son grain de beauté, puis repoussais délicatement une mèche de ses cheveux blonds. Elle s’est alors mise à sangloter en me murmurer à l’oreille « c’en est trop, c’en est trop, je n’en peux plus ». Est ce possible d’être si heureuse ? Trop heureuse au point d’en être emplie de bonheur ? Depuis quelques temps déjà, je remarque que son amour pour moi est devenu si intense, qu’elle ne s’en tient plus qu’à l’essentiel, évitant les discussions futiles et superficielles pour se limiter qu’à l’expression de ses sentiments les plus profonds. Alors pourquoi gâcher cela ? Ce serait lui pourrir son existence et la mienne par la même occasion. Toutes les vérités ne sont pas nécessaires et encore moins bénéfiques. La carte de la sincérité n’a jamais été un atout dans le jeu de la vie. Et finalement le fait que je fréquente d’autres femmes ne la regarde pas, c’est mon problème.
Et c’est d’ailleurs un véritable problème que de dissimuler la vérité, inventer en permanence des problèmes bidons pour s’absenter, un dîner d’affaires fictif, une fausse tante éloignée subitement mourante, une panne d’essence élaborée sur le trajet du retour. Mais à force de prêcher le faux on risque de dévoiler le vrai. Il n’y a pas de mystère, le mensonge ne se pratique pas en dilettante, tout le secret réside dans l’organisation. Je l’avais trouvé par hasard, il y a deux ans. C’était un après-midi d’été, il faisait bon, je décidais donc de rentrer à pied de chez ma conquête du moment, quand je l’ai aperçu en vitrine d’une petite papeterie parisienne à l’angle de la rue saint Jacques et du boulevard saint Germain. Tout de suite il m’avait plu avec sa couverture en cuir aux reflets bleutés et son papier légèrement jauni. Depuis je note dans ce carnet quasi-quotidiennement la plupart de mes mensonges. Cela me permet de ne pas faire de bévues devant Babette ou bien même quelqu’un d’autre. Mais ce n’est pas tout. Je les relis, les réutilise, les prolonge, les modifie pour les adapter. Par exemple quand Babette a décidé de s’inscrire à son cours de gym du mardi soir, j’ai du coup réutilisé l’excuse de la partie de poker qu’organisaient des collègues également tous les mardis soirs. J’avais inventé ce prétexte six mois auparavant, il s’accordait merveilleusement à la nouvelle situation. J’inscris également dans mon carnet certaines des habitudes de Babette, pour organiser plus facilement mon emploi du temps et mes mensonges, cela me permet aussi de les préparer. Actuellement je suis en train de réfléchir à l’excuse pour expliquer mon absence du domicile lorsqu’elle partira avec ses deux copines de je ne sais plus où pour un week-end « randonnée & diététique ». Curieux concept d’ailleurs, mais elle y a déjà été il y a deux mois, et visiblement elle avait vraiment été emballée vu sa mine réjouie. Par contre je ne trouve pas que cela lui avait fait perdre du poids.
Chaque page de ce carnet est une page de ma vie, chacune pourrait même être une vie à elle seule, qu’elle ait été vécue ou non. Quelle importance finalement ? Parfois la vie que je décris à travers mes mensonges me semble plus agréable que ma vie réelle, c’est sans doute une des raisons pour lesquelles j’aime tant mentir, même si par moments je ne parviens plus vraiment à distinguer le faux du vrai, mais peu m’importe, je retiens généralement ce qui me convient le mieux. Tout se mélange dans ce carnet, d’autant plus que j’ai également pris l’habitude d’y noter des évènements m’arrivant réellement, certains car ils m’ont ému comme la nuit dernière après l’amour, d’autres plus insignifiants comme le départ précipité cet après-midi de Babette au chevet de sa tante tombée brusquement malade. Je vais en profiter pour voir Sylvie d’ailleurs.