... suivie d'une soirée ordinaire (4)
Pendant ces dix minutes, le beauf avait eu le temps de terminer sa bière et d’en entamer sérieusement une autre. Son haleine empestait la Stella et il commençait à être vraiment chaud. Ses mains devenaient plus baladeuses, plus assurées, impossible de faire une phrase sans même me toucher. Je me laissais faire, cela restait suffisamment discret pour ne pas risquer de me casser un coup éventuel, et avec un peu de chance, peut être parviendrait il à provoquer chez moi un semblant d’érection. Je crois que je n’avais jamais couché avec un beauf, il est vrai que je préférais les beaux, mais il faudrait un jour que je tente l’expérience histoire de voir ce qu’était un très mauvais coup, qui de plus, j’en suis quasi certain, serait persuadé d’être le coup du siècle.
Sauf que pendant que j’étais en train de réfléchir sur cet intéressant sujet, le beauf avait carrément pris la confiance et me caressait le cul sans complexe. Lorsque j’arrêtais sa main qui tentait de s’engouffrer dans mon pantalon, je levai les yeux et je le vis. Je ne l’avais pas vu entrer, mais pourtant il était là, à peine à deux mètres de moi ; et bien évidemment l’homme inaccessible me regardait. Lorsque mon regard croisa le sien, ses sourcils se levèrent et ses yeux se plissèrent de manière quasi imperceptible, mais c’est bien une sorte de mépris amusé que je lus dans son regard. Puis il retourna à sa discussion avec probablement un de ses amis, qui me tournait le dos. Les coïncidences m’arrivaient finalement rarement, j’avais plutôt l’habitude de provoquer les choses, mais lorsqu ‘elles arrivaient, elles m’étaient généralement malheureuses. Il fallait évidemment que l’homme inaccessible me voit dans un contexte dans lequel il serait amené à penser que j’étais un mec désespéré, qui n’avait rien trouvé d’autre pour prendre son pied que de se laisser tripoter par un quasi quadragénaire ventripotent et à moitié chauve, puant l’alcool et la sueur. Du coup j’envoyais méchamment balader le beauf en lui faisant comprendre que j’en avais fini de m’amuser avec lui. Je me dirigeai vers la sortie le plus discrètement possible en prenant soin d’éviter de croiser à nouveau le regard de l’homme inaccessible et ainsi de subir une nouvelle humiliation. C’est alors que je vis Julien à deux pas de la sortie. A croire que tout le monde s’était donné rendez-vous ce soir pour me faire chier. Je le contournais donc, le plus largement possible que le permettait l’exiguïté du lieu, tout en regardant dans la direction opposée. Il était inutile d’en rajouter en entamant un dialogue inutile. Et je n’avais qu’une envie : me retrouver le plus loin possible du regard de l’homme inaccessible. Il était tout juste vingt deux heures. Et c’était une soirée ordinaire.