J'écoute : plein, plein de choses et très très bien. Et je chante aussi.
Je regarde : mes mains
Je lis : les bienveillantes (et ça fait un bout de temps)
Je joue : à faire de bonnes résolutions
Je mange : les sablés au chocolat bonne mamant avec du thé pleine lune de chez mariage frère et c'est tres bon.
Je bois : du vin (et ça fait un bout de temps)
Je cite : Le quelconque reste trop répandu tandis que l'exceptionel demeure trop rare (NYC)
Je pense : et ça me fatigue
Je rêve : et j'aime ça, ça m'empêche de penser
(mis à jour lundi 19 mars 2007 à 01:17)

11/02/2007

11/02/07 - 16:44

Une journée ordinaire (2)

Dans le taxi, je m’interrogeais sur les raisons d’autant de haine, ce mot étant probablement parfaitement approprié. C’était sans doute car finalement mon existence différait très peu de la sienne ; évidemment les évènements n’étaient pas forcément identiques mais le cheminement était le même, cette quête de la reconnaissance, de l’acceptation voire de l’admiration de l’autre, le tout passant par le tissage savamment élaboré du récit d’une vie, qui n’était finalement qu’un passé fantasmé, un passé que nous aurions aimé vivre. Mais alors, pourquoi ce mépris alors que j’aurais du éprouvé un sentiment de compassion. Probablement parce que pour ma part j’avais évolué, contrairement à lui j’avais dépassé ce stade. Ce pseudo Nicolas avait continué à vivre sur un tissu de mensonges tandis que je m’étais créé une nouvelle vérité jour après jour. J’avais fait table rase du passé, non pas que je l’avais accepté, je l’avais tout simplement occulté, effacé même. Il ne me restait aucun souvenir de mon adolescence ou de mon enfance, ma vie ne démarrait qu’après vingt cinq ans. Mon mépris provenait probablement de là,car j’aurais pu devenir ce qu’était maintenant Nicolas et le haïr me permettait alors d’échapper plus aisément à cette probabilité et renforcer ainsi le sentiment que nous étions différents.
Enfin le taxi arriva sur la rue de Rivoli et je pénétrais dans ces bureaux que je fréquentais depuis bientôt trois ans. Je travaillais dans une revue de décoration d’intérieur destinée principalement à un public féminin, sans doute celui que je parvenais le plus facilement à atteindre. Mon job était assez simple, j’allais la plupart du temps rencontrer un pseudo architecte d’intérieur ou designer à peine sorti de son école qui me délivrait deux ou trois tuyaux destinés à faire rêver la ménagère de moins de cinquante habitant dans une petite banlieue pourrie, s’imaginant qu’en modifiant son intérieur elle pourrait modifier sa pathétique existence. En général, cela s’exprimait par l’idée d’installer des rideaux en ficelle qui, je cite, permettent de laisser entrer la lumière tout en protégeant du vis-à-vis, offrant ainsi à la fois un sentiment de protection et de liberté. Finalement mon travail s’apparentait pas mal à celui d’un psychologue bidon, exploiter le mal-être des gens en leur promettant monts et merveilles à partir de quelques gestes anodins. D’ailleurs depuis quelques mois, notre revue s’était considérablement enrichie de termes comme « cocooning », « intérieur refuge », « développement personnel, accomplissement ou réalisation de soi » ; il n’y avait rien de plus lucratif que d’exploiter le vide existentiel des gens et je l’assumais particulièrement bien.
Elodie, ma nouvelle assistante depuis environ deux mois, était déjà dans mon bureau en train de s’exciter dans tous les sens comme une fourmi dont on piétine la fourmilière, pour elle tout n’était que stress. Tandis qu’elle m’informait des derniers messages, je la gratifiait d’un glacial « rien à foutre » tentant ainsi de calmer ses ardeurs. Rien ne m’exaspérait plus que cette fille qui s’acharnait sur son travail comme si sa vie en dépendait, alors que son travail justement était parfaitement inutile ;il y avait les bobbys et il y avait les élodies. Cependant pour le coup, je pense que j’étais profondément humaniste, cette fille faisait un boulot complètement inintéressant, et je voulais lui en faire prendre conscience ; pourquoi dépenser autant d’énergie à quelque chose qui ne lui apporterait rien, mais sans doute ne nous étions pas fixé les mêmes objectifs dans la vie, il y avait ceux qui voulaient avancer et ceux qui stationnaient. Pour ma part, je n’aimais pas mon travail, d’ailleurs si j’en étais arrivé là ce n’était pas par mes compétences ou ma motivation, c’était simplement en écrasant ceux qui se trouvaient au dessus de moi, méthode moins fatigante et bien plus rémunératrice. De toute manière c’était dans l’air du temps comme semblait le démontrer l’engouement actuel des gens pour ces émissions de télé-réalité se basant sur l’élimination de ses adversaires. J’en avais tiré la leçon, on ne pouvait réussir qu’en éliminant ses concurrents potentiels sur des critères parfaitement infondés et arbitraires. De ce fait je n’en étais qu’à un état provisoire, attendant la prochaine promotion, et notamment d’évincer Catherine, ma supérieure actuelle.
Je n’arrive plus vraiment à me souvenir comment j’en étais arrivé à ce boulot, la décoration d’intérieur je n’en avais rien à foutre. D’aussi loin que je me souvienne je n’ai jamais eu de vocations, même enfant alors que les autres voulaient faire pompier, vétérinaire, détective privé ou je ne sais quoi encore. Pendant le collège ou le lycée, quand on vous bassine tous les trois mois pour que vous trouviez votre voie professionnelle, j’étais devenu le cas désespéré et la conseillère d’orientation avait baissé les bras. Ce qui m’importait, c’était uniquement de gravir les échelons, de me retrouver au dessus des autres, mais cela aurait pu être dans n’importe quel domaine, même si la décoration d’intérieur avait une touche plus glamour que le marché de la poissonnerie. Les journées se succédaient à l’identique, mais je ne les remarquais même pas, je ne voyais que l’objectif suivant, la prochaine promotion.
Elodie tentait de repasser à l’attaque en me parlant d’une énième épreuve que je devais rendre depuis bientôt trois jours, quand Catherine entra dans la pièce. Physiquement elle était l’opposée d’Elodie avec ses lèvres pincées, ses yeux furtifs,sa coupe à la garçonne héritée des années folles, ses joues creuses accentuant un peu plus la dureté de son visage, tandis qu’Elodie était tout en rondeur avec ses lèvres de suceuses et ses grands yeux ouverts sur un monde qu’elle ne comprenait probablement pas. Catherine était une mal-baisée, Elodie une trop baisée. Catherine commença alors à me parler également de la fameuse énième épreuve, et pendant qu’elle déblatérait je scrutait Elodie guettant le moindre signe d’autosatisfaction de sa part, mais non, elle restait impassible, les yeux toujours grands ouverts, impassible, inutile. Etait il possible d’être autant stupide au point de ne ressentir aucune émotion. Une fois qu’elle eut terminé, je ressortais mon discours parfaitement rodé à Catherine en appuyant la plupart de mes propos sur le fait qu’elle avait entièrement et parfaitement raison, tout en plaçant son prénom toutes les trois phrases (j’avais découvert depuis un bon moment que pour que votre interlocuteur adhère plus facilement à vos propos, il vous suffisait de glisser régulièrement son prénom au fil de la discussion, votre discours y gagnait en crédibilité et son impact s’en trouvait décuplé, un peu comme avec les animaux domestiques). Puis ma plaidoirie terminée, j’ajoutais la touche finale en la félicitant pour sa tenue du jour. Catherine s’acharnait à n’acheter que des vêtements de créateur, mais comme elle n’y connaissait rien, elle piochait un peu au bon bonheur la chance tant que sa carte bleue suivait, du coup ses tenues ressemblaient davantage à un patchwork particulièrement indigeste des collections des cinq dernières années. Comme à chaque fois, mon discours avait atteint son but et son visage s’était radouci, dans la limite de ses possibilités. Cette femme était décidément trop aisément manipulable pour occuper un poste tel que le sien qui ne tarderait pas à être le mien, je m’étais fixé encore six mois.
Romain, me dit-elle d’un ton à présent bien plus condescendant, il me faut vraiment cette épreuve pour demain, surtout que j’ai besoin que tu me fasses un papier sur un nouvel archi absolument prodigieux, Christopher Adams, tu en as probablement entendu parler. Bien évidemment j’acquiesçais, bien évidemment je mentais. Encore un taré qui avait du recouvrir tout le sol d’un appartement de papier journal et tout le monde s’était écrié. Je crois que c’est Baudelaire qui disait que le beau est toujours bizarre, et certains semblaient en avoir fait leur argument de vente. Il vous suffisait de produire une chose tellement absurde que personne n’aurait le bon goût de le faire et vous étiez immédiatement promu au rang du nouvel artiste avant-gardiste et talentueux sur lequel il faudrait compter dans la prochaine décennie. L’art et le sens du beau étaient sur leur déclin. Puis Catherine sortie, Elodie pendant tout ce temps n’avait pas parlé, n’avait pas bougé comme dans un arrêt sur image. C’est ce qui était étrange avec ces gens inutiles, le monde continuait à tourner autour d’eux, eux ne bougeait pas, figés dans l’immobilisme de leur microcosme. Cette fille ne comprenait vraiment pas le monde qui l’entourait, elle restait stressée sur troiscoups de fils et autres pseudo-responsabilités, c’était quelqu’un qui était entré dans un certain schéma où elle restait à sa place subissant les évènements extérieurs sans avoir pensé une seule fois que si elle s’en donnait la peine, elle aurait les moyens justement de contrôler cet extérieur, mais c’était une cause perdue.
Mon portable sonna, c’était un message d’un numéro que je ne connaissais pas. « Merci pour cette nuit, tu es libre pour un verre ce soir ? Julien ». Evidemment c’était à chaque fois la même chose,je voulais me contenter d’un simple plan cul, et chaque l’autre me considérait comme l’homme de sa vie. A croire qu’enculer quelqu’un revenait au même que lui tendre une bague dans son écrin. J’effaçais le message et attendait la suite, je commençais à être habitué. Viendraient les messages du genre « tu ne réponds pas ? », puis les appels téléphoniques, puis les suivants en numéro caché, accompagnés de messages qui du « j’ai passé une soirée merveilleuse » évolueraient progressivement vers les connards et autres insultes. Ces gens là n’avaient qu’un minuscule ego à satisfaire mais ils s’y donnaient corps et âmes avec leurs messages désespérés destinés à préserver leur semblant de fierté alors qu’ils ne faisaient que les enfoncer encore un peu plus. La journée suivit son cours, aussi insignifiante que la précédente ou la suivante, entrecoupée des quelques appels ou messages attendus, même si leur quantité n’était finalement pas à la hauteur de ce que je prévoyais.

commentaires

12/02/07 - 06:37

éh ben, il est pas jouasse ton sex&thecity :)

21/03/07 - 17:31

Le silence cache tant de choses, plutôt effrayantes en fait.

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