21/02/2009Je suis les modes du moment, j'écris des histoires de vampireLa domination de la soumission
« Est ce que tu vas enfin te décider à me raconter ce qu’il t’arrive ? » Prostrée dans son siège à cette table de bistrot sur laquelle gisait le café tiède auquel elle n’avait pas touché, Blandine ne ressemblait plus en rien à l’amie que j’avais connue cinq années auparavant. Le teint blafard, les traits tirés, les yeux cernés, ses longs cheveux blonds habituellement arrangés avec élégance étaient à présent ternes et négligés. Même au fond de ses yeux vitreux, éteints, je ne parvenais à distinguer celle qu’avant je voyais pratiquement tous les soirs, comme si elle s’en était allée de son propre corps.
Nous nous étions rencontrées durant nos études, toutes deux alors futures journalistes. De nos divergences était née une amitié improbable mais sincère. Moi la brune délurée, extravagante, elle la timide blonde, introvertie et réservée. Pourtant de ces caractères opposés avait pu s’établir un solide équilibre. Elle m’apaisait en même temps que je la poussais à vivre. Néanmoins, toutes ces années durant, elle avait conservé une certaine part de mystère, n’abordant par exemple jamais son adolescence tandis que je m’épanchais sur mes victoires et défaites amoureuses de mes années lycéennes. Mais j’avais accepté l’idée que je ne connaîtrais jamais tout d’elle. Que ce serait à elle, si elle le désirait un jour, de lever le voile sur cette part d’ombre qu’elle conservait tapie en elle.
Mais depuis deux mois, elle n’avait plus donné aucun signe de vie. Sans aucune explication, elle avait cessé de répondre à mes mails et mes appels téléphoniques depuis cette soirée. Nous nous étions rendues à la pendaison de crémaillère d’une de mes collègues dans un ancien immeuble du centre de Paris. Blandine sortait d’une déception sentimentale, je pensais que cette soirée lui permettrait de se changer les idées. Mais elle était repartie, l’humeur maussade, peu après minuit. Et depuis plus rien. Au départ j’avais mis son silence sur le compte d’un quelconque spleen passager comme cela lui arrivait régulièrement, mais après ces deux mois, décidément trop longs, je m’étais résolue à me rendre directement chez elle.
De prime abord, je ne reconnus pas le spectre qui se décida à m’ouvrir la porte, seulement après que je ne m’acharne une bonne dizaine de minutes sur la sonnette. J’avais ensuite presque du lui faire violence pour l’extirper de chez elle et la traîner jusque dans ce café morbide au coin de la rue. À présent, elle restait assise, face à moi, impassible, muette, comme morte. Néanmoins après une vingtaine de minutes, l’épaisse couche de cire étouffant son visage semblait enfin se craqueler timidement, je l’implorais donc une nouvelle fois. « Écoutes Blandine, tu sais que tu peux tout me dire. Et même si tu n’en as pas envie, il faut que tu me parles ! Car ce que tu gardes là, en toi, est visiblement en train de ronger de l’intérieur. » Un éclair de lucidité sembla traverser son regard un court instant, comme un vestige fugace d’elle-même. Elle se redressa, se pencha doucement vers moi et me regardant droit dans les yeux murmura : « Alors puisque tu y tiens tant, je vais tout te raconter. Mais avant cela, tu dois me promettre deux choses. D’une part que jamais tu n’en parleras à personne, car sinon il est certain qu’il le saurait et je serais morte dans l’heure. D’autre part, tu dois me jurer de croire sans condition tout ce que je vais te raconter, sans jamais me contredire, ni m’interrompre ou me demander de plus amples explications. » Elle avait ce regard grave que je ne lui connaissais pas, trop résolu pour lui ressembler. Quoique apostrophée par cette singulière requête, je lui donnais ma parole tout en jetant un œil sur ses ongles qu’elle avait apparemment rongés jusqu’au sang. Blandine balaya du regard le café désert, comme pour vérifier que personne ne pourrait l’entendre et débuta son récit.
Tu te souviens de cette soirée chez ton amie Valérie ? Tout a commencé ce soir-là. Je n’avais pas le cœur à discuter avec des inconnus, encore moins à m’amuser. La nuit était claire, la lune était pleine, je crois, et la température agréable. J’avais donc décidé de rentrer à pied en longeant les quais. J’avais besoin de respirer, de m’aérer la tête et les idées. Tu sais aussi bien que moi comme Paris peut être désert durant le mois d’août. Je ne croisais pratiquement personne sur mon chemin, seuls quelques rares couples d’amoureux, pour la plupart étrangers, ce qui n’avait pour effet que de m’enfoncer davantage dans mon malaise. Mais alors que je traversais le pont Louis-Philippe, il me sembla percevoir une présence derrière moi, comme si quelqu’un ou quelque chose me suivait de près. Je sentis même un instant un souffle froid s’engouffrer le long de ma nuque.
Au milieu du pont, je m’arrêtai et me retournai brusquement. Rien. Personne. J’étais d’ailleurs curieusement seule sur ce pont suspendu entre deux rives. Les sons de la ville semblaient s’être éteints, seuls les clapotis de l’eau noire de la Seine brisaient le silence. Au loin se dessinaient les tours sévères de Notre Dame, réduisant davantage l’horizon. C’était une impression étrange, comme si la ville, le temps s’étaient arrêtés. Je poursuivais mon chemin, hâtant le pas, certaine de cette présence que j’avais ressenti, sans me rendre compte du danger en avant qui me guettait et vers lequel j’étais en train de me précipiter.
Peu après, j’arrivais sur l’Ile Saint Louis et son dédale de ruelles sombres qui s’entremêlent. Je pressais davantage mon allure. Ils surgirent à l’angle de la rue des deux ponts. Trois hommes d’une vingtaine d’années. Je n’arrive même plus à me souvenir de leur visage, seulement de leurs regards emplis d’une haine vengeresse comme s’ils se considéraient victime d’une injustice et réclamaient une réparation qui leur était due. Ensuite, tout a été très vite. L’un d’eux a tenté de m’arracher mon sac, j’ai résisté. Un autre me menaça alors avec un cran d’arrêt. En en reparlant, il me semble même me rappeler avec distinction du reflet pâle de la lune sur la lame qu’il brandissait, menaçante, au niveau de mon visage. Je me rappelle également de toutes les insultes qu’ils m’adressaient, toutes ces paroles horribles qu’ils prononçaient. Ensuite je ne me souviens plus que de quelques détails, d’instants furtifs, des sensations surtout. Le courant d’air froid qui m’envahit quand il surgit de derrière moi. Le son sourd des coups qui s’abattaient sur mes agresseurs. Le couteau tranchant la nuit noire en s’envolant dans les airs. Après ce qui ne me sembla être qu’une poignée de secondes, les trois voyous s’enfuyaient en courant, celui qui avait tenté de m’arracher mon sac boitait, je crois.
Alors il ne restait plus que lui. Il se tenait à présent en face de moi. Âgé d’une trentaine d’années environ, du moins j’en jugeais par sa barbe brune mal rasée. Car sa peau lisse, dénuée de toute marque du temps, étrangement laiteuse comme la lueur de la lune rappelait davantage la peau d’un enfant. Ses cheveux bruns, longs se terminaient en une épaisse cascade de boucles le long de son cou délicat. Il y avait une sorte d’androgynie parfaite chez cet homme, un mélange unique d’éléments masculins et féminins sans que cela ne produise le moindre déséquilibre. Il me dévisageait avec un regard calme et posé, presque doux. En tout cas, pas le regard d’un homme qui venait de se battre contre trois autres. D’ailleurs je ne décelais sur lui aucun signe de la lutte qui venait de se dérouler. Ni dans sa respiration lente et régulière, ni sur son costume gris impeccablement lissé.
« Est ce que ça va ? » il me demanda simplement. Encore choquée par les évènements, je balbutiais une sorte « Oui, ça va. Enfin, je crois. » Ensuite, je ne pourrais pas expliquer ce qui s’est passé. Était- ce le trop-plein d’émotions qui me submergeait ? Ou bien le semblant de stabilité et d’appui qui se dégageaient de sa posture. Non, à présent je sais que ce n’était rien de tout cela. Il y avait dans ses traits fins et délicats, dans ce regard clair et transperçant, quelque chose de diaboliquement séducteur, un envoûtement trompeur. Je me suis laissé tomber dans ses bras, ai laissé ma tête reposer sur son épaule et j’ai pleuré tandis qu’il refermait ses serres autour de ma taille. Et tandis que je relevais la tête pour me perdre davantage dans ses yeux gris, pour y oublier tout ce qui venait de m’arriver, il m’embrassa sur le bout des lèvres. Un baiser tendre et délicat. Un baiser terriblement illusoire, dissimulant son amertume derrière le sucre de sa douceur. Car si à cet instant, tout ne me semblait être que la succession incohérente d’évènements improbables, à ce jour je suis persuadée que de tout cela il en avait décidé. Nous ne faisions que suivre un scénario sadique qu’il avait sournoisement écrit tandis qu’il me suivait.
Ce que je tente de t’expliquer, c’est que je n’étais pas vraiment moi-même, comme enivrée, spectatrice passive des éléments qui m’arrivaient les uns après les autres. Je restais un long moment à l’embrasser dans la rue déserte, le visage baigné de larmes, tandis que le bout de ses doigts effleuraient par moment ma gorge, cherchant furtivement une improbable porte d’entrée. Il ne parla pratiquement pas. Les rares paroles qu’il prononça furent : « Je vis juste à côté. Est ce que tu veux monter chez moi ? » Perdue comme je l’étais, j’acquiesçais discrètement. D’ailleurs à aucun moment je n’eus la force de prononcer le moindre non, déjà entièrement bridée par son emprise.
Quel appartement étrange ! Couvrant le dernier étage d’un des immeubles de l’île, cette réunion de six ou sept anciennes chambres de bonnes, avait pour résultat la succession d’une série de petites pièces sombres et exiguës, d’autant plus accentuée par les épaisses tentures voilant les fenêtres. Je crois que de ma vie, je n’avais jamais vu de lieu aussi impersonnel, aussi mort. Il ne régnait dans cet appartement aucune trace de vie, aucune touche personnelle qui ne puisse témoigner de la présence d’un quelconque résident. D’ailleurs, même les pièces étaient informelles, d’aucune ne semblait se dégager une fonction propre. Difficile de distinguer laquelle faisait office de chambre plutôt que de séjour ou de bureau. On aurait plutôt cru à une succession de petits salons. Les couleurs lourdes, du brun, du pourpre, le noir, ne faisaient qu’ajouter un caractère davantage oppressant à l’ensemble. Ma raison me soufflait de fuir, mais elle était déjà trop loin pour que je ne puisse l’écouter.
De retour dans son repaire, l’homme – si j’ose dire – put retirer son masque de Zani. Ses traits fins et délicats semblaient à présent plus durs, plus tranchants. Son regard clair et doux brillait à présent d’une lueur malfaisante. Enfin, ses lèvres généreuses dessinaient un rictus presque carnassier. Son vrai visage découvert, il apparaissait terriblement laid. Le sauveur séducteur s’effaçait à présent derrière le prédateur. Et comme dans ces longs cauchemars, ceux desquels on est incapable de se réveiller, je ne parvenais plus ni à bouger, ni à protester. Au sentiment de gratitude naïve se mêlait à présent celui d’une perverse obligation. Ainsi je ne réagissais pas quand sa langue, froide et râpeuse, s’aventura dans mon cou, en explorant de son mouvement reptilien les moindres recoins, en quête de ce qu’il recherchait depuis le début de cette macabre mascarade. Il me humait avec insistance, comme le loup flaire sa proie, et ces inspirations frénétiques traduisaient davantage la folie bestiale qui était en train de l’envahir.
Ses lèvres glaciales commencèrent à érafler ma peau. Tandis que je m’abandonnais davantage à lui, que je devenais malgré moi son obligée, je sentis la pointe de ses crocs caresser le creux de ma gorge, flatter mon enveloppe pour brutalement la transpercer. La douleur fut vive, sèche, éphémère. Impuissante je les laissais s’enfoncer davantage dans ma chair, se frayer un chemin au plus profond de moi. Il commença à me boire. J’étais devenue aveugle, sourde, inerte, je ne pouvais plus que sentir cet homme qui aspirait mes particules les plus enfouies, les plus intimes. Les gorgées d’abord légères, discrètes, se firent plus violentes, avides. J’avais le sentiment de me perdre en lui en même temps qu’il s’immisçait en moi. La douleur était indescriptible en ce sens où elle n’était pas douloureuse, elle était insoutenable. J’étais sur le point de lâcher entièrement prise, de perdre connaissance complètement quand il suça une dernière lampée, brutale et finale. Rassasié, il se dégagea violemment et se recula de quelques mètres. Encore haletant, le contour de ses lèvres marquées de mon sang, le teint de ses joues rosées emplies de ma vie, il me dévisageait à présent d’un air satisfait, comblé d’une pulsion assouvie. Je demeurais un bref instant interdite, immobile, le temps que mes esprits me reviennent, prenant conscience en l’espace de quelques secondes de toute l’horreur de la scène qui venait de se dérouler. Ce fut une terrible décharge électrique. Aussitôt je m’enfuyais en courrant dans l’appartement, m’engouffrai par la porte d’entrée, dévalai quatre à quatre dans l’obscurité les marches du long escalier en colimaçon et me précipitai dans la rue. Mais la bête nourrie ne prit même pas la peine de me poursuivre. Une fois à l’extérieur, les larmes éclatèrent de nouveau, pour la seconde fois, dans cette même ruelle, durant cette même nuit. Mais ce n’étaient plus les larmes d’un illusoire soulagement. Je pleurais de honte, d’impuissance, je pleurais de colère. Comme inscrite à l’encre de Chine, je sentais encore son empreinte en moi, sur moi, souillée, marquée. Enfin aux premières lueurs du jour, j’arrivais chez moi et m’effondrais dans mon lit pour n’en ressortir avec peine que deux jours plus tard. Mais l’histoire ne s’arrête pas là.
Blandine marqua une pause et m’observa longuement, guettant ma réaction tandis que je restais sidérée. Mais dans son regard je ne pouvais lire la moindre requête d’une quelconque approbation. Alors que ma bouche s’entrouvrit, elle barra ses lèvres d’un index sévère, pour me rappeler le serment que je lui avais fait. Et comme pour avancer les preuves dont j’avais besoin pour m’assurer de la crédibilité de son récit, elle dégagea un court instant son écharpe, me laissant entrevoir furtivement les nombreux hématomes qui morcelaient son cou. Puis elle les dissimula à nouveau sous son étoffe et reprit le cours de son récit.
Deux jours plus tard, je reprenais peu à peu possession de moi-même, même si je n’étais plus vraiment la même. La honte et la douleur s’étaient progressivement taries pour laisser place à une colère rageuse, envahissant les moindres recoins de mon être. J’avais été abusée par cette chose et mon corps réclamait vengeance. C’est d’ailleurs ce besoin de revanche qui m’a probablement insufflé la force nécessaire à me remettre debout. Les idées les plus contradictoires se bousculaient, les stratagèmes les plus improbables s’échafaudaient, mais j’avais laissé les pleins pouvoirs à la fureur qui m’habitait et n’avait plus la moindre emprise sur les pensées qui me traversaient.
Deux constats me semblaient évidents. J’étais seule et physiquement je ne faisais nullement le poids face à lui. Je décidai alors de l’attaquer avec ses propres armes : la séduction. S’il se nourrissait de moi j’allais l’affamer jusqu’à lui devenir indispensable, jusqu’à l’asservir et enfin l’anéantir. J’allais me soumettre à lui afin de mieux le dominer. Dans un premier temps, il me fallait le retrouver. Je ne me souvenais plus avec exactitude de l’immeuble, je ne connaissais même pas son nom. Et pourtant j’étais sure d’être capable de le croiser à nouveau. Ainsi la nuit tombée, je mis à errer sur l’île Saint Louis, scène improbable de la proie partie en chasse de son prédateur. La première nuit fut vaine, la seconde également. Nulle trace de mon traître protecteur. La troisième, je persévérais, comme prise dans un cycle interminable, et bien m’en pris. Je l’aperçus adossé à un mur, non loin du lieu où les trois hommes m’avaient attaquée, m’observant impassible. « Et bien je suis surpris de te revoir par ici « me lança-t-il d’un ton narquois. Mais je ne répondais pas, le mutisme m’aidant à alimenter le déni nécessaire pour exécuter mon plan désespéré. Je m’avançais lentement vers lui, lascive, les yeux baissés. Je réprimais ma peur et mon dégoût, inhibais toutes mes pensées pour ne me concentrer que sur ma vengeance. Arrivé à sa hauteur, j’inclinai doucement ma tête et lui offrit ma gorge. Il me dévisagea un court instant d’un air interrogateur, mon entreprise fonctionnait, son doute n’était que la première marche du chemin qui le mènerait à sa servitude. Pour toute réponse, je me contentais de fermer les yeux, laissant l’incertitude l’envahir davantage. Mais l’instinct animal ne tarda pas à reprendre le dessus, il agrippa mes épaules et planta avec gloutonnerie ses crocs dans ma chair. Evidemment le pari était risqué, mais il m’avait laissé la vie sauve la première fois et j’étais désormais que cela ne faisait qu’augmenter davantage sa jouissance. Il but jusqu’à s’en rassasier, puis se retira de moi. Et tandis qu’il reprenait son souffle, je m’éloignais, sans courir cette fois-ci. Le lendemain, je répétais la même opération. Une fois la bête abreuvée, il me regarda d’un ton inquisiteur, le bourreau cherchait à comprendre. Mais je ne répondis pas.
Une semaine entière s’écoula avant que je ne retourne sur l’île. Quand je le rejoignai, je pus lire dans son regard un mélange contradictoire de colère et de soulagement. « Pourquoi ne venais-tu pas ? » me lança-t-il avec une fureur qui n’était pas sans rappeler celle d’un enfant en train de faire un caprice. Le fauve commençait à s’empêtrer davantage dans mes filets. « Je ne sais pas » lui répondis-je innocemment, laissant la frustration de sa curiosité inassouvie écorcher davantage le vernis de son pouvoir qui peu à peu se craquelait de part en part. A nouveau, il écarta mes cheveux et approcha sa bouche de mon cou, mais plus doucement cette fois-ci. Ses lèvres effleurèrent ma peau, y déposèrent un fragile baiser, presque timide avant de s’abreuver délicatement à mon artère. Il n’était plus brutal, au contraire presque doux, tendre. Ses bras au lieu de m’enserrer commencèrent à m’enlacer. Puis à nouveau je m’éloignais sans mot dire, laissant ses interrogations sur mon éventuel retour sans réponse.
Mes absences se succédaient, tantôt longues, tantôt courtes. Je faisais constamment varier l’intervalle de temps nous séparant afin qu’il ne puisse avoir la moindre intuition quant au moment de mon retour. À chaque fois, ses gestes se faisaient plus tendres, plus précautionneux, comme si mon caractère volatile me rendait d’autant plus précieuse à ses yeux et qu’il avait peur de me briser entièrement. Quant à moi, je poursuivais patiemment mon projet. Et même si chaque matin, le dégoût et le doute m’envahissaient, j’avais désormais posé trop de pierres pour abandonner mon édifice. Je m’armais donc de persévérance. Sa passion – ou plutôt son appétit – pour moi ne faisait que croître davantage, nuit après nuit, et ne tarderait pas à le dévorer entièrement.
Hélas la folie effectivement le dévora complètement, mais plutôt que de l’anéantir, elle ne fit que l’enhardir davantage. Ce furent d’abord des présents qu’il m’offrit et que je refusai poliment. Puis des déclarations enflammées, des supplications. Le séducteur était prêt à tout pour pouvoir exercer son pouvoir. Quant à moi, complètement absorbée par ma folle machination, je n’ai pas vu le danger venir. Et c’est ainsi que la semaine dernière, une fois que je l’ai quitté, il m’a suivi jusqu’à chez moi. Je voulais lui retirer son pouvoir et je lui en ai au contraire offert la clef. Et à présent ma seule issue reste la fuite, ce que j’aurais du faire dès le départ. En cherchant la vengeance, j’ai provoqué ma propre chute.
Blandine saisit ma main d’un geste confus, et me lançant un dernier regard empli de démence, elle me dit : « A présent, rappelle-toi de ce que tu m’as promis. Si tu en parles à qui que ce soit , tu me mets en danger. Et surtout, tu te mets en danger par la même occasion. Tu n’as pas idée de ce dont il est capable. Alors protège-toi comme je n’ai pas su le faire, ne cherche surtout pas à m’aider, essaie plutôt de m’oublier ». Et sur ces derniers mots, elle se précipita à l’extérieur du café tandis que je demeurais interloquée sur ma chaise. La nuit ne fut pas de trop pour remettre de l’ordre dans toutes les pensées confuses dont elle m’avait contaminé. Le lendemain matin, je me rendais au commissariat. Mais une fois que les agents eurent forcés sa porte, ils trouvèrent l’appartement désert. Toutes ses affaires étaient en ordre, hormis la fenêtre entrouverte, et l’écharpe qu’elle portait la veille reposant sur le sol sur laquelle on pouvait distinguer une petite tache de sang.
01/09/2008Là j'avoue c'est vraiment long, et que le début en plus.Il était à peine neuf heures, mais déjà la rue de Rivoli commençait à se remplir, les trottoirs devenaient trop étroits. Les gens avançaient pour la plupart d’un pas rapide, tête baissée, courrant après un objectif qui leur était propre, ils se croisaient sans même se regarder, perdus dans leurs pensées. Un jeune homme au teint blafard n’hésita pas à bousculer une vieille femme qui visiblement n’avançait pas assez vite à son goût. C’était un jour ordinaires où les autres ne représentaient qu’une contrainte supplémentaire dans le déroulement pénible de sa journée. Au même instant une voiture emboutit un scooter surgissant de nulle part. Certains s’arrêtèrent pour regarder avec plus d’attention ce spectacle qui les distrairait brièvement de leur quotidien. Le vent frais qui s’engouffrait les amenait à se replier encore plus sur eux même, col relevé, menton rentré et épaules haussées. Ils étaient pour la plupart tous emmitouflés dans de larges manteaux, de lourdes écharpes, le mois de Février cette année était particulièrement froid. Parmi eux, un homme avançait en se démarquant légèrement de la foule. Agé d’une quarantaine d’années, les cheveux courts légèrement grisonnants au niveau des tempes, il était pourtant vêtu classiquement d’un costume strict à la coupe élégante, d’une fine écharpe en cachemire et tenait de la main droite une sacoche noire en cuir. Plutôt que par son allure, il se différenciait des autres par son attitude. Il marchait d’un pas franc énergique, contrairement aux autres qui semblaient s’évite, lui avait l’air prêt leur marcher dessus ce qui était d’autant plus accentué par sa grande taille, environ 1m90. Tandis que les piétons regardaient le sol ou les vitrines encore plus aguicheuses qu’à l’accoutumée en cette période des soldes d’hiver, lui fixait droit devant lui d’un regard assuré et clair comme ses yeux. On avait l’impression que les gens s’écartaient sur son passage, comme si son assurance l’entourait d’un rempart invisible. Enfin il ralentit son allure puis s’engouffra dans un des immeubles de la rue, juste à côté d’un magasin de vêtements, laissant les autres dans leur curieuse passivité. À côté de la lourde porte verte se trouvait une plaque en bronze fixée sur le mur sur laquelle était sobrement écrite en lettres noire ELC.
Eric Lachapelle pénétra dans l’ascenseur de verre et pressa le bouton inscrit d’un 6. L’immeuble entier appartenait à la société, le sixième étage était celui de la direction. Plus l’ascenseur s’élevait et plus à l’assurance de son visage se lisait une sorte d’excitation. Ce n’était pas une journée ordinaire. Après des mois et des mois d’efforts acharnés, son projet allait enfin le jour. Un projet d’une envergure sans précédent, qui allait reléguer tous les outils de communication et de marketing à une autre ère. La naissance d’A/MOR était imminente. Il songea à ses débuts, quand fraîchement diplômé d’une prestigieuse école de commerce parisienne, il avait été embauché par cette succursale d’une des plus grandes boîtes de communication américaine. Peu de personnes auraient visé dès le départ une entreprise d’une telle importance mais Eric n’avait jamais eu peur de ses ambitions. Son entretien d’embauche avait pris des allures de campagne publicitaire tant il avait réussi à se mettre en valeur en employant des mots forts et autres démonstrations montrant l’utilité qu’il pourrait avoir pour ses futurs employeurs dans le court temps qui lui était imparti. Il avait toujours su mettre en valeur le besoin des gens et leur donner de quoi le combler. Il effectua un parcours sans faute, notamment grâce idées créatives, parfois transgressives et surtout une assurance et une motivation inébranlables. Depuis quelques années déjà, il était devenu un des principaux associés de la branche française, mais il trouvait cela insuffisant, il ne comptait pas s’arrêter en si bon chemin. Communicator était une des boîtes de pub les plus courtisées, principalement grâce à ses résultats fulgurants et efficaces, même si les moyens pour y parvenir restaient quelquefois contestables. Ils avaient par exemple été les premiers, sous l’impulsion d’Eric, à recourir à l’utilisation d’images subliminales dans les spots publicitaires. Et alors ? D’ici moins de vingt quatre heure, ils s’apprêtaient à balayer les derniers tabous dans le domaine du commercial, pour développer un outil marketing d’une efficacité jamais encore atteinte, ni même envisagée. Il esquissa un léger sourire de contentement quand les portes de l’ascenseur s’ouvrirent.
Il entra dans son bureau et s’assit dans un confortable fauteuil de cuir noir. Certaines familles s’efforçaient de survivre dans un vingt mètres, c’était la surface de son bureau, quoique ces derniers mois il avait plutôt eu l’impression d’y vivre. La décoration était simple, moderne, aucune autre couleur que le blanc et le noir. Cette atmosphère froide et impersonnelle lui permettait de mieux se concentrer. Il effleura brièvement son alliance. Il lui arrivait presque d’oublier qu’il était marié par moment tant son travail l’accaparait. Mais c’était son choix, sa vie de couple n’avait jamais été une de ses priorités et elle lui suffisait largement sans qu’il n’ait besoin de s’y investir davantage.
- Bonjour M. Lachapelle. Tout le monde est prêt, la réunion débutera dans vingt-cinq minutes dans la grande salle.
Merci Sarah répondit il tandis que la jeune femme lui déposait une tasse de café et les derniers compte rendus sur son bureau revêtu d’un cuir noir.
- Autre chose ?
- Non ça ira... Si allez juste vérifier que les plaquettes sont bien installées dans la salle de la réunion, je n’ai pas envie de prendre un quart d’heure à les retrouver comme la dernière fois.
Tandis que la jeune femme s’éloignait, le regard d’Eric s’attarde sur l’agréable relief que dessinaient ses fesses dans sa jupe rouge. Bergan lui avait trouvé Sarah, il y avait trois mois depuis que sa précédente assistante avait fait la connerie de tomber enceinte, et pour le coup il ne s’était pas planté. Elle était d’une efficacité remarquable, Eric se demandait même si elle ne lisait pas dans ses pensées par moments, tant elle agissait de manière autonome. C’était ce qu’Eric attendait d’une assistante, combler ses besoins avant même qu’il n’ait besoin de les exprimer ni même de les ressentir. Et Sarah y parvenait à merveille. De plus c’était une belle femme. De longs cheveux bruns, une bouche dessinée, des courbes gracieuses, et une poitrine généreuse, tout ce qui lui plaisait. Elle était à l’image de ses working girls new-yorkaises très en vogue actuellement, mais en gardant sur son visage une douceur et un mystère si typique des parisiennes. Pourtant son expérience professionnelle était plus que limitée Elle avait eu du mal à trouver sa voie avait elle expliqué à Bergan lors de son entretien, mais ce dernier avait quand même pris le risque de l’embaucher, flairant que cette fille avait un potentiel plus qu’alléchant. Hélas elle ne semblait pas très ouverte à l’idée d’une promotion canapé comme certaines de ses prédecesseuses qui n’avaient pas hésité à écarter les jambes sans même qu’il demande quoi que soit. Il n’était pas con au point de foutre en l’air sa carrière pour une sordide histoire de harcèlement sexuel, mais le pouvoir suffisait généralement pour que les femmes viennent d’elles-mêmes sans rien avoir à provoquer, mais Sarah ne semblait pas être de ces femmes-là. Dommage songea Eric en relisant le rapport de la dernière campagne de pub pour une grande marque de cosmétique.
C’était évidemment un nouveau succès. Sortir un nouveau de fond de teint sur le marché avait été délicat. Depuis la multiplication des produits, il devenait de plus en plus délicat de s’imposer. Et pourtant. Alors que les campagnes classiques prônaient un message du genre « avec notre produit, vous serez plus belles », Communicator avait adopté une démarche bien plus agressive véhiculant l’idée que « sans ce fond de teint vous ne serez rien». c’était toute la ligne directrice de leurs dernières campagnes, au lieu de montrer que l’objet pouvait embellir la vie des gens, on leur faisait croire que sans lui, la vie n’avait pas de sens. Créer le manque pour vendre était d’une efficacité redoutable. Ainsi le slogan « Ayez enfin une peau » avait été un carton notamment grâce à une mise en scène astucieuse, alors que d’autres se seraient contentés d’un simple « Sublimez votre teint » ou autre flatterie pathétique. Cela n’avait pas toujours été facile, notamment aux débuts. Les clients avaient du mal avec l’idée que l’on vienne casser l’image de leurs consommateurs. Alors qu’habituellement on les sublimait, avec notre produit vous deviendrez quelqu’un d’exceptionnel, le message de Communicator était plus violent, avec ce produit vous serez au moins comme les autres, mais sans ce produit vous n’êtes rien. Le besoin primaire des gens n’était pas de s’individualiser, mais au contraire de s’intégrer. Ils n’étaient pas à la recherche d’une identité qui leur soit propre, mais d’une identité conforme à des critères qu’on leur avait inculqué depuis leurs plus jeunes années. Dans une société devenue si conformiste, il ne servait à rien de tenter de les mettre en marge mais au contraire de les y intégrer. Jouer sur la peur de solitude et de marginalisation des consommateurs. Cela aurait été sans doute impossible une quarantaine d’années plus tôt, mais à présent les gens étaient prêts à avaler n’importe quoi. Le sentiment de solitude s’était particulièrement accru, notamment grâce à Internet et ses pseudos relations informatisées. Ils se confortaient alors dans une vie sociale virtuelle, mais au final, ils restaient seuls, ils avaient créé eux-mêmes le manque. L’essor de la téléralité avait été un autre indicateur. Les gens regardaient vivre les autres avec grand intérêt même si ces derniers se contentaient de s’emmerder dans un loft aux couleurs criardes et à la déco Ikéa. Il ne se passait strictement rien, pourtant les téléspectateurs les regardaient avec envie, un peu comme le petit obèse à lunettes au collège regarde de loin le groupe des rebelles de sa classe fumer leurs premiers joints. On jouait sur le besoin d’intégration des gens, et la télévision le leur avait donné en leur permettant de voter pour savoir qui restait et qui partait, leur permettant ainsi de participer indirectement à la vie sociale de tout ce petit groupe qu’il suivait quotidiennement. Les gens avaient développé une si faible estime d’eux-mêmes qu’il était maintenant possible de les assimiler à des sous-merdes s’ils n’utilisaient pas le produit qu’on voulait leur vendre, ils étaient devenus si seuls qu’ils étaient prêts à entendre n’importe quoi du moment qu’on leur promettait de les insérer dans la société, de les rendre comme les autres. Un autre exemple d’Internet avait été l’engouement des gens pour participer à des réseaux virtuels, Facebook, Myspace, 2nd Life, bénéficiaient d’un succès incroyable. Ils permettaient d’appartenir à une communauté, de se sentir en quelque sorte citoyen au sein d’une population virtuelle. Il est vrai que les codes de la société réelle avaient évolué d’une telle manière qu’il devenait de plus en plus difficile de s’y sentir intégré. Par exemple sur le plan physique, les standards dictés par l’industrie de la mode avaient tellement été intégrés qu’à moins d’être anorexique ou bodybuildé vous vous sentiez déjà en marge de la société. Il en était de même de la réussite sociale, avec l’essor des tremplins comme la Star Academy ou la Nouvelle Star, tout le monde devenait célèbre, ce n’était plus considéré comme un privilège mais plus comme une normalité. Là encore, si vous ne l’étiez pas, c’est vous qui étiez exclus.
Ainsi, il n’avait pas fallu beaucoup de temps pour que la démarche marketing de Communicator ne prouve son efficacité et son public, elle était alors devenue une référence dans le domaine de la communication et les budgets alloués à chaque campagne de pub atteignaient maintenant des sommes astronomiques. Du jamais vu ! La qualité avait un prix. Hélas les concurrents ne tardèrent pas à s’emparer de ces idées, d’abord frileux ils étaient devenus envieux devant le succès rencontré et n’hésitèrent pas à mettre de côté leur politiquement correct pour rentrer également dans un message agressif et culpabilisateur.On ne brossait plus le consommateur dans le sens du poil, au contraire on n’hésitait pas à l’engueuler. Il était hors de question que Communicator se fasse bouffer son marché par de pâles imitateurs, Eric avait donc décidé de frapper encore plus fort en lançant le projet A.M.O.R., tellement subversif qu’il ne risquait pas d’être rattrapé de sitôt. Le statut de leadership de Communicator allait être installé pour de longues années, il en était persuadé, sa boîte allait prendre une longueur d’avance inconcevable. Tous les standards de la publicité allaient être balayés. Il sentait, on arrivait à l’épuisement de la mécanique, c’est ainsi que le projet s’était mis en place, non pas en reprenant et en affinant un schéma fait et refait, mais en adoptant une approche entièrement différente, n’hésitant à renverser les derniers à priori dans lesquels le système s’était embourbé. Plus qu’une révolution, c’était carrément une renaissance. Eric jeta un œil sur sa Rolex, il était temps de l’ultime réunion avant le coup d’envoi du projet. Dès demain, il allait priver les gens d’amour.
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Le cri strident du réveil déchira le silence de ma nuit. 7 :00 clignotait en caractères rouges, comme un rappel marqué de sang dans l’obscurité de la pièce. Je n’avais jamais aimé les réveil-matins, et encore moins les réveils. Particulièrement celui là. Une migraine m’encerclait le crâne, le moindre mouvement réveillait une douleur comme une compression dans mon front. J’avais la bouche sèche, pâteuse, j’avais soif, j’avais encore trop bu. En plus de reliquats alcooliques de la veille, quelque chose d’autre me perturbait, je ne savais pas quoi, mais il y avait un truc qui ne collait pas, d’inhabituel, en trop. Comme une présence excédentaire. Celle-ci ne tarda pas à se manifester. On m’encercla. Un bras. Je reprenais peu à peu conscience et perçus alors la respiration de l’autre. Il ne dormait plus, j’en étais persuadé à l’irrégularité de son souffle. L’étau se resserra un peu plus fort autour de ma taille, la douleur dans mon crâne s’exacerba. Alors que je tentais de me dégager, la prise se fit plus assurée, plus ferme. Les évènements de la veille me revenaient en mémoire.
Ce verre qui en avait suivi un autre, qui lui même était la continuité du précédent, j’avais alors du le ramasser dans un bar, à moitié ivre mort et ne voulant pas rentrer seul, comme cela m’arrivait souvent. Mais dans quel bar ? Et à quoi ressemblait l’autre? Impossible de m’en rappeler. Je tentais de distinguer son visage mais la pénombre était trop profonde. J’avais le sentiment que lui aussi m’observait, me guettait. Est ce que lui aussi ne se souvenait pas de la veille ? Il n’avait pas l’air plus perturbé que ça, j’avais même l’intuition à sa respiration et à la façon dont il me touchait qu’il était content. Sa main devenait plus insistante, plus enhardie. Je me détournai un peu brusquement et allumai la lumière. Effectivement l’autre m’observait, il avait les yeux déjà ouverts, et comme j’avais pu le présumer, il avait l’air heureux Il n’était pas beau, pas complètement laid non plus, quelconque, insipide. Je me rappelais maintenant être rentré avec lui, avoir passé ma soirée à l’emballer sur la piste de danse quasi déserte avant la fermeture, par contre impossible de me rappeler comment nous avions pu nous aborder. Ni comment il s’appelait, ni même si nous nous étions présentés d’ailleurs. « Bonjour Jérémie « me lança-il comme une bribe de réponse à mes interrogations. Nous avions donc fait les présentations, mais je n’étais pas plus avancé sur son prénom. C’est alors qu’il commença à s’approcher dangereusement, ses lèvres surtout. Je sortais des restes de mon sommeil immédiatement, me retournai et me levai pour esquiver l’assaut soudain.
« Ca va ? Bien dormi » s’enquit il
« Un peu court à mon goût, mal au crâne » marmonnai je. « Et je vais être à la bourre » m’empressais- je d’ajouter pour l’orienter sur la voie du départ. Mais l’autre ne semblait pas comprendre et tendit un bras vers moi comme pour m’attirer à nouveau vers lui. Quel âge pouvait-il avoir. Il avait ce type de visage si quelconque qu’on n’arrivait pas à lui en donner vraiment. Vingt-cinq ? Trente ? Trente-cinq ? Il avait plutôt le corps de quelqu’un de vingt-cinq ans, un peu maigre, un peu adolescent. Décidément l’alcool altérait mes capacités de jugement et mon sens du bon goût, je devais être bien attaqué pour l’avoir ramené. Il ne ressemblait en rien au type de mec que j’appréciais. Mal foutu, long et mince, les cheveux blonds, et la peau pâle, je me demandais comment ma libido avait pu être stimulée la nuit dernière. Puis il n’avait pas l’air d’être une lumière, avec ses yeux clairs grands ouverts, ce regard naïf, un peu abruti et sa voix nasillarde.
« Il va falloir que tu y ailles, je dois être parti dans trente minutes maximum » retentai-je. Il semblait commencer à percuter, et se leva du lit, mais à nouveau il s’approcha de moi et m’encercla de ses bras. « Vingt-cinq minutes « ajoutais-je alors, essayant d’être un peu plus clair.
- Ok, ok, tu me passes une serviette ?
- Je suis vraiment désolé, mais je pense que tu ne vas pas avoir le temps de prendre une douche, je suis vraiment en retard.
Un éclair de lucidité sembla passer dans son regard, il me libéra de ses bras, m’observa quelques secondes et ramassa ses affaires éparpillées sur le plancher. Il avait compris. J’allumais une cigarette tandis qu’il se rhabillait, pas assez vite à mon goût. Alors que je le raccompagnais à la porte, il repassa malgré tout à l’attaque. Il sortit son téléphone de la poche intérieure de sa veste, en s’arrêtant sur le palier.
- Tu me laisses ton numéro ?
- Bonne journée, rentre bien.
Et j’adressais un sourire poli à l’autre en refermant la porte derrière lui. J’entendis le rappel du radio-réveil, je retournai dans la chambre pour l’éteindre et m’allongeais sur mon lit tirant une bouffée enfumée sur ma cigarette. Je ne travaillais pas aujourd’hui, j’étais en vacances pour la semaine. Finalement ce n’était pas une si mauvaise chose d’avoir oublié de désactiver mon alarme, cela avait simplifié les choses.
Je repensais à l’autre, j’en étais arrivé à un point où je ne me souciais plus de connaître le nom de mes partenaires d’une nuit, et d’un côté je commençais à trouver cela pathétique. Je ne sais pas vraiment comment j’avais pu en arriver à là, à vingt-huit ans, complètement méprisant du genre humain. Je ne me reconnaissais pas forcément dans ce personnage, Je me revoyais dix années en arrière, un peu fleur bleue, romantique, peut être même trop. Mais cette part de moi existait encore, simplement elle ne parvenait plus à s’exprimer. Bien évidemment j’avais envie de rencontrer quelqu’un, d’une relation stable, mais je n’y arrivais pas. Mais étais ce de ma faute, je commençais plutôt à me persuader que c’était la faute des autres. Je ne trouvais personne qui ne me plaise, du coup j’avais constamment l’impression que la balance était déséquilibrée. Je comblais mon partenaire, mais j’avais quoi en retour ? C’est pour cette raison que mes histoires quand elles dépassaient une nuit, atteignaient rarement le cap des trois semaines, tant l’inconfort de la situation m’était insupportable.
Comme avec ce mec, Julien, avec qui j’étais sorti le mois dernier. Au départ, j’étais vraiment emballé, mais vraiment, et ce malgré quelques petites imperfections. La première semaine s’était passée à merveille. Je l’avais rencontré en boîte un samedi soir, et nous avions passé toute la journée de dimanche au lit. Nous avions ensuite dîné ensemble deux jours après, le repas s’était particulièrement bien passé, le nuit qui le suivit également. Des centres d’intérêt en commun, beaucoup d’humour et déjà une certaine complicité malgré le côté très récent de l’affaire. Nous répétâmes l’expérience deux jours après avec le même succès. Mais à partir de la deuxième semaine, ces défauts commençaient à m’apparaître comme omniprésents, ils occupaient toute la place du personnage. De son côté, Julien paraissait plus que ravi de notre relation. Le fait de le voir apparemment comblé, tandis que je ne l’étais pas, me frustrait davantage, je n’allais pas rester avec lui simplement parce qu’il se sentait bien avec moi, il fallait aussi que je pense à moi. Ainsi cette brève aventure se termina au bout du quinzième jour. Et cela se passait à peu près tout le temps de la même manière. Je ne trouvais personne qui ne puisse m’apporter ce que je désirais vraiment.
Une fois douché et habillé, je décidais de laver les draps pour chasser l’odeur de l’autre. Quelquefois je m surprenais à songer qu’un autre matin serait possible. Je réfléchissais à ce j’allais faire de ma journée. Je n’aimais pas mon boulot de comptable et j’avais vraiment eu besoin de cette semaine de vacances avant de devenir complètement dingue. C’est épuisant de passer sa journée à faire quelque chose que l’on n’aime pas. Mais maintenant que j’y étais je me demandais ce que j’allais faire de cette semaine ,j’aurais mieux fait de partir. J’irais faire les magasins cette après-midi. J’aimais bien les vêtements. Je crois surtout que j’aimais plaire d’une manière plus générale, c’était un besoin pour moi. Me voir dans le regard de l’autre. Je refermais la porte du lave-linge et lançait un cycle de lavage à 60°C, pour effacer les traces de la veille dans mon appartement. « Et dans mon esprit » je souhaitais.
15/08/2008Encore encoreElle restait assise en face de lui dans cette minuscule cuisine, si petite qu’une sensation d’étouffement ne tarda pas à la gagner. Cet espace si réduit, si étroit, si confiné qu’il semblait compresser toutes ses pensées dans sa tête, les empêchant de se libérer et de formuler une réponse juste aux mots qu’il avait prononcés. Ces cinq mots justes, précis, d’une sincérité insoutenable qui l’avaient percuté d’un coup sec, faisant basculer le calme et la joie qui l’habitaient en un chaos dans lequel ses émotions et ses pensées avaient alors du mal à cohabiter. Ces cinq mots qu’il avait prononcé de cet air confiant qui le caractérisait tant. « J’ai besoin d’aller voir ailleurs » lui avait-il dit.
Dans ces moments, c’était elle qui aurait souhaité être ailleurs songea-t-elle tandis que son regard s’attardait sur la porte de la cuisine avant de revenir à nouveau sur son interlocuteur, ses yeux trahissant le flot de pensées la submergeant en ce moment même. Partir, rétorquer, rester, protester, accepter, tout se bousculait. Pardonner, regretter, ignorer, attaquer, elle était complètement perdue, ne savait plus quoi faire. Mais bien sûr qu’elle savait, elle avait toujours su. Elle avait déjà joué et rejoué cette scène dans ses pensées les plus grises, dans ses moments les plus mélancoliques, dans ses anticipations les plus pessimistes. Elle avait toujours su.
Elle avait déjà vu cette discussion dans cette même cuisine. Elle s’était vue se lever de son siège, le regarder d’un air détaché mais non glacial, sans agressivité. Non, avec ce calme qu’il appréciait tant, qui l’avait sans doute séduit au départ. Supporter son regard à lui, ne pas ciller et lui répondre, calmement toujours, qu’elle préférait ne pas passer la nuit avec lui ce soir. Elle s’imaginait alors franchir la porte de la cuisine, celle qui était ouverte maintenant à sa droite, traverser l’entrée tandis qu’il restait assis seul et qu’elle ouvrait la porte d’entrée et enfin sortir de cet appartement. Et après ?
Son scénario imaginaire s’était toujours arrêté à cet instant, mais à présent que les évènements devenaient réels, ils lui paraissaient bien plus incertains. Elle savait très bien de quelle manière agir dans les trente secondes qui suivraient mais n’avait aucune idée des choses qui suivraient dans les prochaines heures, les jours suivants et même le reste de sa vie.
Sa vie qu’elle ne parvenait pas à prendre en main, et c’était sans doute cela. Bien plus que les murs étouffants de la cuisine, bien plus que son regard insistant posé sur elle (depuis combien de temps ? deux secondes ? trois minutes ?), c’était cette vie qui lui échappait et qui ne semblait pas dépendre de sa seule volonté, qui la tétanisait sur ce siège froid et métallique, qui la maintenait de force comme aimantée. Elle, immobile, et toutes ces pensées semblant tourbillonner autour d’elle et du siège, qui tel un ami l’empêchait de se perdre entièrement, tel un traître la séquestrait dans ce piège. Et lui en face, attendant, impassible, spectateur, comme quelqu’un ayant déclenché une réaction en chaîne, mais ne s’attardant pas sur les divers mécanismes, attendait simplement de voir ce qu’il trouverait au bout de la chaîne.
Il l’épiait, la guettait. Tout dans cette cuisine semblait être à l’affût de sa réaction, de la lumière blafarde aux quelques photos accrochées au mur, tout semblait poser sur elle le même regard inquisiteur et c’est alors qu’elle parvint à les ignorer et se recentrer sur elle-même.
Elle se leva, soutint son regard, lui annonça calmement qu’elle ne passerait pas la nuit chez lui. Et tandis qu’elle franchissait la porte de la cuisine, qu’elle traversait l’entrée, qu’elle s’approchait de la porte, elle serrait ses mâchoires du plus fort qu’elle le pouvait, comme pour se maintenir en elle-même, elle serrait avec une pression intense, elle serrait pour s’empêcher de faire demi-tour.
13/08/2008EncorePar une rupture, c’est ainsi que notre histoire devait se terminer. Pudiques, réservés, assis face à face à cette terrasse de café, nous nous regardons, nous observons, comme deux inconnus, rompant ainsi le dernier lien pouvant nous unir. D’un nous finissons par redevenir deux. Tu me dis que c’est mieux ainsi, mieux pour nous deux. Toujours ce chiffre deux pour contrecarrer ce nous que nous pensions unique. Je te réponds que oui, effectivement, c’est mieux ainsi. Je te souhaite d’être heureuse et je suis sincère. Je veux que tu sois heureuse. Mais moins fort, moins vite que moi. Nous sommes deux à présent et chacun de nous veut s’accaparer la plus grande part de bonheur. Nous ne le partageons plus, nous nous l’arrachons. Je t’embrasse sur la joue. Tu baisses les yeux et me murmure bonne chance. Quel moment calme que la rupture, on en oublierait presque l’avant.
Ca se termine toujours par une rupture, mais avant les disputes se sont déchaînées . Ces cris que tu poussais, ces portes que je claquais. Les remarques désobligeantes, les insinuations sournoises, les insultes humiliantes. Toutes ces joutes verbales pour se persuader que nous valions mieux que l’autre. Toutes ces phrases tranchantes pour couper les liens qui nous enserraient, nous opprimaient, nous emprisonnaient l’un à l’autre. Physiquement nous étions déjà séparés. Depuis deux mois, tu n’avais plus envie de moi. Depuis trois mois, je découvrais d’autres corps. Mais depuis longtemps déjà, nous nous évitions, nous contournions.
Ca se termine toujours par une rupture après que les disputes aient brisé les dernières chaînes. Pour les premières, le doute s’en est chargé. Ce doute qui, tel un silencieux serpent, s’est immiscé sournoisement entre nous deux, sans même qu’on ne puisse s’en apercevoir. C’est arrivé furtivement, progressivement, comme suivant la logique d’un scénario sadique dont nous n’avions connaissance. Tes manies qui m’avaient tant charmé ont commencé à m’agacer, mon assurance qui te rassurait a fini par t’angoisser. Nous nous sommes regardés différemment. Peut être plus clairement. Sans doute t’ai-je alors regardé réellement plutôt que de me voir dans ton regard. Ce regard dans lequel je ne me reconnaissais plus. Le un que nous étions, rongé par le doute, commençait déjà à s’effriter. A suggérer les deux parties dissimulées derrière sa fragile enveloppe.
Ca se termine toujours par une rupture, après que les disputes aient brisées les dernières chaînes ; pour les premières, le doute s’en est chargé. On en oublierait presque avant, il y avait de l’amour. Un amour qui nous semblait inconditionnel. Intemporel. Indestructible. Comment aurions-nous pu savoir ? Cet après-midi d’été dans le jardin du Luxembourg quand je t’ai aperçue, assise sur une chaise face au bassin alors que tous les autres lui faisaient dos, j’ai vraiment cru que c‘était toi. Que c’était moi. J’ai cru me reconnaître dans ton regard. A présent je sais que ce n’était qu’un mirage, un bien trompeur mirage. Pourtant nous y avons cru. Nous y avons cru tellement fort que pendant un moment, nous nous en sommes persuadés. Pendant un long moment, nous nous sommes aimés.
Mais cela se termine toujours par une rupture, une fois que les disputes ont brisé les dernières chaînes. Pour les premières, le doute s’en est chargé ; il a été le premier,à ronger cet amour que nous pension indissoluble. Mais avant l’amour qu’y avait-il ? Et bien, cela commence toujours par une rupture. Libérés de ces chaînes dans lesquelles nous nous étions emprisonnés, nous redevenons libres. Nous nous sentons également plus forts, plus confiants. Avec la certitude que la prochaine fois nous ne nous tromperons pas. Pris dans ce nouvel élan, nous en arrivons même à oublier que tout cela se terminera forcément par une rupture.
22/03/2008Je mens Tu mens Il ment...
Quand j’étais plus petit plus petit, on ne cessait de me répéter des phrases du style« c’est vilain de mentir », « tu n’es qu’un sale menteur », ce qui ne m’empêchait pas de le faire pour autant, j’adorais ça. Aujourd’hui passé trente ans, rien n’a vraiment changé, sauf qu’on me laisse un peu plus tranquille avec des discours moralisateurs. D’ailleurs mentir est-ce forcément mal ?
Quand j’ai épousé Babette, il y a cinq déjà et que le curé m’a demandé si j’étais prêt à l’aimer pour le meilleur et pour le pire, j’ai bien été forcé de répondre oui. Il me scrutait avec l’air sournois d’un inspecteur de police qui attend que l’accusé épuisé passe aux aveux après plus de quarante-huit heures de garde-à-vue et à peine mes lèvres commençaient-elles à esquisser un non qu’il m’a lancé un regard tellement désapprobateur, accentué par ses sourcils broussailleux, que j’ai bien été obligé de me reprendre. Et ce n’a sans doute pas été plus mal. La preuve : Babette est heureuse et sans doute la plus heureuse des femmes. Par exemple la nuit passée, alors que nous venions de faire l’amour, je lui déposais rituellement un baiser sur le front, à droite, juste au-dessus de son grain de beauté, puis repoussais délicatement une mèche de ses cheveux blonds. Elle s’est alors mise à sangloter en me murmurer à l’oreille « c’en est trop, c’en est trop, je n’en peux plus ». Est ce possible d’être si heureuse ? Trop heureuse au point d’en être emplie de bonheur ? Depuis quelques temps déjà, je remarque que son amour pour moi est devenu si intense, qu’elle ne s’en tient plus qu’à l’essentiel, évitant les discussions futiles et superficielles pour se limiter qu’à l’expression de ses sentiments les plus profonds. Alors pourquoi gâcher cela ? Ce serait lui pourrir son existence et la mienne par la même occasion. Toutes les vérités ne sont pas nécessaires et encore moins bénéfiques. La carte de la sincérité n’a jamais été un atout dans le jeu de la vie. Et finalement le fait que je fréquente d’autres femmes ne la regarde pas, c’est mon problème.
Et c’est d’ailleurs un véritable problème que de dissimuler la vérité, inventer en permanence des problèmes bidons pour s’absenter, un dîner d’affaires fictif, une fausse tante éloignée subitement mourante, une panne d’essence élaborée sur le trajet du retour. Mais à force de prêcher le faux on risque de dévoiler le vrai. Il n’y a pas de mystère, le mensonge ne se pratique pas en dilettante, tout le secret réside dans l’organisation. Je l’avais trouvé par hasard, il y a deux ans. C’était un après-midi d’été, il faisait bon, je décidais donc de rentrer à pied de chez ma conquête du moment, quand je l’ai aperçu en vitrine d’une petite papeterie parisienne à l’angle de la rue saint Jacques et du boulevard saint Germain. Tout de suite il m’avait plu avec sa couverture en cuir aux reflets bleutés et son papier légèrement jauni. Depuis je note dans ce carnet quasi-quotidiennement la plupart de mes mensonges. Cela me permet de ne pas faire de bévues devant Babette ou bien même quelqu’un d’autre. Mais ce n’est pas tout. Je les relis, les réutilise, les prolonge, les modifie pour les adapter. Par exemple quand Babette a décidé de s’inscrire à son cours de gym du mardi soir, j’ai du coup réutilisé l’excuse de la partie de poker qu’organisaient des collègues également tous les mardis soirs. J’avais inventé ce prétexte six mois auparavant, il s’accordait merveilleusement à la nouvelle situation. J’inscris également dans mon carnet certaines des habitudes de Babette, pour organiser plus facilement mon emploi du temps et mes mensonges, cela me permet aussi de les préparer. Actuellement je suis en train de réfléchir à l’excuse pour expliquer mon absence du domicile lorsqu’elle partira avec ses deux copines de je ne sais plus où pour un week-end « randonnée & diététique ». Curieux concept d’ailleurs, mais elle y a déjà été il y a deux mois, et visiblement elle avait vraiment été emballée vu sa mine réjouie. Par contre je ne trouve pas que cela lui avait fait perdre du poids.
Chaque page de ce carnet est une page de ma vie, chacune pourrait même être une vie à elle seule, qu’elle ait été vécue ou non. Quelle importance finalement ? Parfois la vie que je décris à travers mes mensonges me semble plus agréable que ma vie réelle, c’est sans doute une des raisons pour lesquelles j’aime tant mentir, même si par moments je ne parviens plus vraiment à distinguer le faux du vrai, mais peu m’importe, je retiens généralement ce qui me convient le mieux. Tout se mélange dans ce carnet, d’autant plus que j’ai également pris l’habitude d’y noter des évènements m’arrivant réellement, certains car ils m’ont ému comme la nuit dernière après l’amour, d’autres plus insignifiants comme le départ précipité cet après-midi de Babette au chevet de sa tante tombée brusquement malade. Je vais en profiter pour voir Sylvie d’ailleurs.
03/12/2007Si vous avez le courage de tout lire....Je suis un ange. Pour quelles raisons ? Je ne sais pas. Savez vous pourquoi vous êtes un homme ou une femme, né au douzième ou au vingtième siècle, bon ou mauvais ? Pour les mêmes raisons, je ne sais pas pourquoi je suis un ange. Depuis combien de temps ? Cinq ans, deux siècles, une éternité ? Je ne m’en souviens plus. Notre rôle est d’aider un humain mais j’y reviendrai plus tard. Je vous dis notre mais nous ne pouvons nous voir les uns les autres, et pourtant nous sommes des millions à nous côtoyer quotidiennement. Comment je sais toutes ces choses ? Elles sont en moi, tout simplement. Vous qui vouliez tout apprendre sur les anges, vous risquez donc d’être fortement déçus, je ne suis pas plus avancé que vous. Par contre oubliez la forme du chérubin ailé avec son auréole et ses petites fesses potelées. Je ressemble plutôt à rien, vraiment rien du tout. Avez-vous déjà imaginé une chose encore plus transparente que l’eau, plus insaisissable qu’un courant d’air et plus impalpable que le vide ? Non ? Et c’est pourtant ce à quoi ressemble un ange. Déjà je vois dans vos yeux le mythe qui s’effondre.
Tant qu’à briser les idées reçues, continuons. Comme je vous le disais notre rôle est d’aider un humain en particulier. Cela se fait toujours sur un problème précis, mais sur une durée indéterminée. Cela peut mettre un jour comme une vie pour le résoudre, tout dépend du problème, de l’humain aussi . Notre champ d’action reste très limité, nous sommes juste cette petite voix au fond de votre tête qui vous suggère la direction à suivre. Encore faut il que vous vouliez bien l’entendre. Mais n’allez pas croire qu’un ange est forcément gentil, moi ne le suis pas. Non pas que j’aille pousser les gens au suicide ou provoquer d’autres catastrophes. Je ne le peux pas. Pourtant j’aimerais le faire mais ça ne marche pas, vous ne pouvez nous entendre que lorsque l’on vous indique la bonne direction. Evidemment, il n’y en a qu’une. Passionnant comme boulot. Autant de créativité et de marge de manœuvre donne forcément envie. Voilà pourquoi je hais les humains dont je m’occupe. Régler leurs petites crises existentielles me frustre, me lasse, me désespère. En un mot, je m’emmerde. Et si malgré cela je persiste à leur souffler leurs intuitions au creux de l’oreille, ce n’est pas pour qu’il puissent enfin s’épanouir dans leur vie, mais surtout pour passer plus vite au cas suivant . Un humain, au bout de deux jours, je ne peux plus le voir en peinture. Et sans trop me faire d’illusions, je garde néanmoins l’espoir que le cas suivant sera plus intéressant. Espoir vain, bien évidemment. Bref, pour l’image du bambin souriant, débordant d’amour, prêt à tout pour votre bien être et épanouissement personnel, vous repasserez.
Pourtant un jour, tout a changé, le jour où on me l’a confié. Je ne sais pas non plus comment on nous assigne les humains. N’allez pas imaginer que c’est un vieux monsieur barbu sur un nuage qui nous délivre un plan de mission. Non, on en croise par hasard un jour au détour d’une rue, dans un musée, une cage d’escalier et on sait immédiatement que c’est lui. Comment ? Vous vous posez bien trop de questions, sans doute votre principal problème à vous les humains. Je l’ai donc rencontrée un hiver dans une rue piétonne parisienne en 2007 de votre calendrier. Elle s’appelait Béa et venait de fêter ses vingt sept ans. Une grande brune, la silhouette élancée, et belle je pense car souvent les hommes et parfois les femmes se retournaient sur son passage. Son enfance s’était déroulée sans histoires, avait une situation confortable, était en en parfaite santé et elle envisageait de mettre prochainement fin à ses jours. Je ne vous ferai pas l’affront de vous exposer l’objectif de ma mission. Le genre de cas que je détestais le plus. Donner un sens à la vie d’une petite bourgeoise en pleine crise existentielle m’exaspérait. Pour ma part je l’aurai personnellement poussé du quai de sa station de métro. Mais à peine ais je commencé à lire dans ses pensées que son cas m’intéressa. Elle ne voulait pas mettre fin à ses jours car elle désespérait d’attendre le prince charmant, ou bien parce qu’elle se lamentait de ne pas avoir été pauvre et ainsi de ne pas connaître la valeur des choses dans sa petite réalité superficielle. Non, elle souhaitait se suicider car rien dans sa vie, même plutôt dans la vie ne l’intéressait. Non pas qu’elle était blasée ou regardait les choses avec mépris ou dédain. Au contraire elle aurait souhaité se passionner pour quelque chose, aimer quelqu’un ou une idée. Mais rien n’y faisait, elle n’y parvenait pas. Rien ni personne ne pouvait attirer et encore moins capturer son attention. A la rigueur ce n’était pas trop grave. Elle aurait pu tout simplement avoir une existence insignifiante. Mais elle en était consciente. Vous imaginez vous de voir les choses sans pouvoir les vivre, que tout s’active autour de vous et que vous ne fassiez jamais partie du mouvement, cloîtré dans le rôle du spectateur sans jamais être acteur. Je ne pense pas que vous puissiez l’imaginer, j’en suis même certain. Moi seul le peux. Car je vivais la même situation. Elle et moi étions semblables. M’occuper de son problème revenait à m’occuper de mon problème. Et m’occuper de mon problème c’était finalement exister. Je sentais que pour une fois les choses se passeraient différemment. Elle serait moi, je serais elle et ensemble nous allions tenter de donner un sens à notre existence, mortelle ou immortelle. Ce devenait forcément plus excitant quand il s’agissait de s’occuper de moi-même. Ange ou non, cela ne m’empêchait pas d’être aussi égoïste que bien des humains.
Se faire entendre avec elle ne fut pas aisé. Elle était perdue dans un flot constant de pensées mais qui n’étaient jamais les siennes. Elle entendait les voix d’autres personnes qui commentaient ce qui l’environnait. Sans s’intéresser aux choses elle ne parvenait à émettre une propre opinion. Une fois c’était sa mère qui lui faisait remarque la température fraîche pour la saison (un grand classique). Une autre fois la voix d’une de ses collègues commentait que ce mec avait les fesses de Brad Pitt, mais uniquement les fesses hélas. A défaut de vivre par elle-même, elle tentait de survivre au travers des autres. Mais ce n’était que survivre. Les pensées profondes, celles qui donnent le sentiment d’être, les gens les gardent pour eux. Pour ma part je tentais d’attirer son attention sur quelque chose dès que j’en trouvais l’occasion. Regarde cette peinture, rappelle toi cette odeur, contemple ce sourire, savoure cet instant et même une fois je lui suggérais de se passionner pour une émission de téléréalité alors que je me trouvais à court d’inspiration. Mais rien ne la touchait, rien ne la concernait, elle n’entendait rien.
Je commençais à me décourager, je n’avais jamais rencontré quelqu’un d’aussi creux, à croire qu’elle n’avait pas d’âme. Etait elle en fait une morte vivante ou un truc dans le genre et il s’agissait d’une plaisanterie de mauvais goût. Peut être que des fois on faisait des blagues aux anges pour tromper l’ennui de leur quotidien. Pour le coup ça fonctionnait je ne m’ennuyais plus, j’étais carrément hors de moi. Je comptais sur elle pour régler mon problème et elle ne bougeait pas d’un pouce me laissant dans mon vide existentiel. Pour moi chaque jour était un nouveau défi afin de trouver un moyen de la secouer. Pour elle chaque jour était un encouragement de plus à mettre fin à ses jours. Et j’avais peur de la perdre, que tout s’arrête, de repasser à un cas lambda avec lequel il ne se passerait rien. J’avais peur. C’était la première fois que je ressentais une telle émotion. Pour une fois je n’avais pas envie que cela cesse, d’attendre que ça se passe. Non j’avais peur pour elle et pour moi à la fois. Pour une fois je m’intéressais à quelque ou plutôt à quelqu’un et ce quelqu’un c’était moi, même si c’était à travers elle. Mais se faire entendre par quelqu’un qui voulait pas écouter. Se faire entendre. C’est en comprenant que je n’y parviendrai sans doute jamais que je trouvai le moyen de la sauver, mais pour ce faire je devais la laisser jusqu’au bout, l’entraîner jusqu’à la dernière limite. C’était quitte ou double.
Les jours se suivaient et sa situation devenait de plus en plus intolérable. Quant à moi je patientais, guettant en silence. Le premier mardi du mois de mars, Bea prit la décision de passer à l’acte, au bord du quai, tout en bout de station. Déjà on apercevait au loin les phares du métro s’approcher. Il était tôt, la station quasiment déserte. Seule une vieille dame avec un immonde petit chien blanc attendait, mais à l’autre bout. Au moins la petite créature d’un blanc immaculée ne serait pas éclaboussée dans le cas où mon plan ne fonctionnerait pas. Les poings serrés, les muscles tendus, elle attendait prête et résignée. Le son de la rame devenait de plus en plus assourdissant. Je m’approchai alors d’elle et lui soufflait à l’oreille. Et après ? Qu’est ce qui se passera ? Dans quel état te retrouvera-t-on ? Qui te pleurera ? Qui t’oubliera ? Un torrent de questions déferlait dans sa tête. Certains gens savent écouter, elle vavait besoin de répondre. Des images ne tardèrent pas à suivre. D’abord d’elle dans l’instant présent, puis de son enfance, également de toutes celles qu’elle aurait pu devenir. Une multitude de scénarios se bousculaient dans sa tête. Une fois le mécanisme lancé elle ne pouvait plus s’empêcher de penser, mais cette fois ci elle entendait sa propre voix. Obsédée par l’idée de s’intéresser à quelque chose, elle avait oublié de s’intéresser à elle. Captivée par ses pensées, elle recula doucement de trois pas puis fit brusquement demi-tour et s’échappa de la station en courant. Il était temps pour elle de vivre, il était temps pour moi de disparaître.
Depuis les humains se sont succédés, certains plus intéressants que d’autres . Mais peu m’importe, à travers leurs soucis ce sont maintenant mes problèmes que je tente de résoudre. En me servant d’eux et non plus en les subissant, ma mission m’apparaît sous un jour nouveau, bien plus épanouissante, pour moi en tout cas, pour eux également par la force des choses. Evidemment pour l’image de l’ange dévoué, n’existant que pour vous rendre heureux et pour qui seul importe votre bonheur ce n’est toujours pas ça. Et alors ? Qu’alliez vous donc vous imaginer ?
18/08/2007Histoires d'eaux (1)J’étais franchement vexé par ce qui venait de se passer et à vrai dire je ne savais plus trop quoi faire pour terminer de manière plus agréable cette soirée, évidemment le soir où Jérôme n’était pas disponible. Il n’était pas très tard, cependant les rues étaient à moitié vides, il faisait encore froid. Le ciel était vide, c’était la nouvelle lune, et je marchais dans cette nuit inutile et sans âme. Je pris alors Sebastopol pour me rendre dans un sauna où au moins il ferait chaud. En fait, c’était même le seul sauna potable qu’il restait. Celui dans lequel je rendais auparavant avait fermé après un incendie. D’ailleurs j’aurais vraiment aimé voir la tête des mecs entrain de se sucer dans le hammam quand el feu s’était déclaré, au moins la lumière des flammes leur aurait permis de voir la tête du gars à qui ils étaient en train de tailler une pipe et je me demandais si dans certains cas ce n’était pas encore une plus mauvais surprise que l’incendie en lui-même. Devant l’entrée du sauna un mec attendait assis sur un banc visiblement en train d’hésiter pour entrer, ce devait être sa première fois. Ce qui ne l’empêcha pas d’oublier toutes ses appréhensions une fois que j’eus passé le seuil de l’entrée.
La lilloise de l’accueil me donna une clef et une capote, et tandis que je descendais les escaliers pour les vestiaires, je croisais d’autres mecs qui s’en allaient, non sans me mater avec ce regard qui signifiait « merde, si j’avais su je serais resté une demi-heure de plus ». Je me déshabillais tout en regardant autour de moi avec lequel je pourrais éventuellement baiser. Mais si tous les regards étaient posés sur moi, le mien ne se posait sur personne en cet instant. J’allais directement dans le jacuzzi qui était à moitié plein. Je m’asseyais donc à côté de trois désormais incontournables lilloises, d’un gros d’une cinquantaine d’années visiblement passif qui, vautré sur le rebord du jacuzzi, faisait mine se relaxer alors qu’en fait il rendait ainsi plus accessible son cul en attendant qu’un doigt vienne à le trouver. Personne n’allait au sauna pour se relaxer et encore moins pour faire un sauna, il y avait des salles de sport pour cela. Les petites lilloises avaient gardé leur maillot de bain, les allumeuses étaient toujours les plus prudes. Et elles gloussaient joyeusement dans leur bain, jouaient à se tripoter, se racontaient leur déception par rapport à leur dernier plan cul, et surtout elles ne cessaient de me dévisager avec gourmandise même si je savais bien qu’elles ne tenteraient rien. Malgré leurs caquetages et leurs petits cris, la Lilloise n’était pas vraiment téméraire.
Un autre vieux d’une quarantaine d’années entra à son tour dans le jacuzzi. La couleur fut immédiatement donnée lorsqu’en retirant sa serviette il exhiba fièrement un magnifique cockring argenté. A peine entré dans l’eau, il se mit à renifler bruyamment du poppers et commença à se masturber. Du coup je reviens légèrement sur ce que j’ai pu dire à l’instant. On ne vient pas au sauna pour se relaxer mais au moins on fait un minimum semblant, c’est une règle basique de savoir-vivre, on aurait sinon l’impression d’aller au Dépôt. Les trois lilloises ricanèrent de plus belles, mais en y regardant de plus près l’on voyaient bien qu’elles étaient émoustillées, espérant chacune que leurs deux autres camarades sortent du jacuzzi afin de pouvoir se faire défoncer sous poppers sans risquer de se faire juger par leurs copines. Finalement ce fut la plus acnéique des trois qui décida de surmonter sa crainte du qu’en dira-t-on et qui se mit à le sucer en plein milieu du jacuzzi, après comme tout premier contact (drague et préliminaires réunis) une très brève masturbation mutuelle. Il est des moments où le glauque devient franchement écoeurant, c’est à ce moment que je quittais le jacuzzi pour rejoindre les cabines. J’irais plus vite,et cela m’éviterait d’avoir deux laiderons en train de baiser just sous mon nez, au moins à l’étage, ils s’enfermaient.
... suivie d'une soirée ordinaire (4)
Pendant ces dix minutes, le beauf avait eu le temps de terminer sa bière et d’en entamer sérieusement une autre. Son haleine empestait la Stella et il commençait à être vraiment chaud. Ses mains devenaient plus baladeuses, plus assurées, impossible de faire une phrase sans même me toucher. Je me laissais faire, cela restait suffisamment discret pour ne pas risquer de me casser un coup éventuel, et avec un peu de chance, peut être parviendrait il à provoquer chez moi un semblant d’érection. Je crois que je n’avais jamais couché avec un beauf, il est vrai que je préférais les beaux, mais il faudrait un jour que je tente l’expérience histoire de voir ce qu’était un très mauvais coup, qui de plus, j’en suis quasi certain, serait persuadé d’être le coup du siècle.
Sauf que pendant que j’étais en train de réfléchir sur cet intéressant sujet, le beauf avait carrément pris la confiance et me caressait le cul sans complexe. Lorsque j’arrêtais sa main qui tentait de s’engouffrer dans mon pantalon, je levai les yeux et je le vis. Je ne l’avais pas vu entrer, mais pourtant il était là, à peine à deux mètres de moi ; et bien évidemment l’homme inaccessible me regardait. Lorsque mon regard croisa le sien, ses sourcils se levèrent et ses yeux se plissèrent de manière quasi imperceptible, mais c’est bien une sorte de mépris amusé que je lus dans son regard. Puis il retourna à sa discussion avec probablement un de ses amis, qui me tournait le dos. Les coïncidences m’arrivaient finalement rarement, j’avais plutôt l’habitude de provoquer les choses, mais lorsqu ‘elles arrivaient, elles m’étaient généralement malheureuses. Il fallait évidemment que l’homme inaccessible me voit dans un contexte dans lequel il serait amené à penser que j’étais un mec désespéré, qui n’avait rien trouvé d’autre pour prendre son pied que de se laisser tripoter par un quasi quadragénaire ventripotent et à moitié chauve, puant l’alcool et la sueur. Du coup j’envoyais méchamment balader le beauf en lui faisant comprendre que j’en avais fini de m’amuser avec lui. Je me dirigeai vers la sortie le plus discrètement possible en prenant soin d’éviter de croiser à nouveau le regard de l’homme inaccessible et ainsi de subir une nouvelle humiliation. C’est alors que je vis Julien à deux pas de la sortie. A croire que tout le monde s’était donné rendez-vous ce soir pour me faire chier. Je le contournais donc, le plus largement possible que le permettait l’exiguïté du lieu, tout en regardant dans la direction opposée. Il était inutile d’en rajouter en entamant un dialogue inutile. Et je n’avais qu’une envie : me retrouver le plus loin possible du regard de l’homme inaccessible. Il était tout juste vingt deux heures. Et c’était une soirée ordinaire.
11/08/2007suivie d'une soirée ordinaire (3)
Le bar ne désemplissait pas, bien au contraire, les nouveaux arrivants se succédaient semblables aux occupants déjà présents , constamment les mêmes chaussures, les mêmes t-shirts, les mêmes coupes de cheveux, les mêmes sourires et les mêmes regards, à croire que tous les homos avaient été conçus dans le même moule. C’était cela le phénomène de ghetto, croiser en permanence les mêmes individus d’un jour à l’autre, qui de plus étaient pratiquement identiques de l’un à l’autre ; finalement c’était comme si vous croisiez indéfiniment la même personne, il n’était donc pas étonnant de ressentir rapidement une impression de déjà-vu, de tourner en rond, ce dont se plaignaient la majorité des gens du milieu. Mais pourtant ils y restaient. Il faut dire que cette routine les rassurait, après avoir été en quête d’une identité pendant la majeure partie d leur adolescence, voilà qu’on leur en servait une prête à l’emploi sur un plateau imitation argent, il était alors difficile de ne pas céder à la facilité. Les codes du milieu vous dictaient comment vous habiller, quelle musique écouter, quelle expression prendre, de quelle manière parler, quels sujets aborder et quels commentaires exprimer, plus besoin de chercher votre moi, on vous en attribuait un tout-prêt. Alors pour ne pas sombrer trop rapidement dans une profonde lassitude, on avait inventé les changements de mode. Les règles changeaient régulièrement et rapidement, même très rapidement, la difficulté était alors de les suivre car la difficulté du mimétisme c’est que pour rester soi il fallait rester l’autre, si vous étiez différents, vous n’étiez plus. Mais entre risque potentiel d’être has-been et la difficulté de s’approprier sa propre personnalité, la majorité avait choisi. Etre dans le marais était finalement un peu comme être à Gattaca. Ensuite des sous-groupes se formaient dans cette communauté afin que soit respecté de manière illusoire l’individualisme de chacun, et chacun s’enfermait dans son petit mensonge, persuadé d’être plus intéressant et surtout d’avoir une personnalité plus riche que son voisin, alors qu’en réalité ils étaient rigoureusement identiques.
Comme la densité du bar ne faisait que s’accroître, la star et le beauf étaient quasiment collés à moi. J’avais lu une fois que l’espace intime d’une personne se délimitait par une sorte de cercle défini par la longueur des bras comme rayon, mais mon espace lui était défini par un rayon quasi-infini lorsqu’il s’agissait de personnages de ce type. Mais comme j’avais de m’amuser, je laissais pour cette fois de côté mes besoins d’intimité. C’est le beauf qui engagea la conversation en me faisant remarquer également que je serai encore plus charmant si je souriais, quelle originalité c’est ce que les loosers sortaient comme phrase dans quatre-vingt dix pourcents des cas. Je répondais donc par un sourire poli au lieu de me lancer dans une vaine explication, difficile de lui faire comprendre que l’on n’avait pas forcément envie de sourire lorsque l’on était juste à côté d’un gros con. J’attendais alors la seconde réplique qui serait inévitablement le « comment tu t’appelles ? », celle-ci arriva au bout de quinze secondes à peine. C’était toujours ce phénomène de mimétisme, même les manières d’aborder quelqu’un étaient les mêmes. Je connaissais par avance la quasi-totalité du dialogue qui allait se dérouler. Le beauf s’appelait Philippe, il était caissier chez Picard, il avait trente quatre ans (trente huit), il était actif, il aimait beaucoup la dernière compil de FG il n’avait été qu’une seule fois de toute sa vie au Dépôt n’y avait rien fait et il n’aimait pas le milieu. Voilà, tout était là,c’est comme cela que se résumait Philippe, tout comme Fabien de la veille et Patrick de l’avant-veille. Quant à moi, je répondais poliment, je faisait mine de m’intéresser à sa vie en acquiesçant aux moments opportuns, j’ajoutais pour qu’il me trouve extraordinaire et je me foutais ouvertement de sa gueule sans même qu’il s’en rende compte.
Le beauf était à ma gauche et la star à ma droite. Je lui tournais à moitié le dos, du coup elle avait un mal fou à s’incruster, pourtant ce n’était pas faute d’avoir essayé. Ce la avait commencé par des regards insistants et emplis de l’espoir que je lui adresse la parole, des sourire et il me semblaient même avoir aperçu une ou deux moues la bouche en cœur. Puis devant mon manque évident de réaction, elle s’était alors franchement investie dans notre discussion ne manquant pas de rire bruyamment à chacune de mes petites notes d’humour. Mais comme je ne réagissais toujours pas, elle avait finie par s’en aller vexée, non sans avoir fait comprendre au barman pendant dix bonnes minutes qu’elle s’en allait, dans le but vain que ce denier la retienne. Un groupe de trois jeunes mecs un peu prudes s’installèrent alors à sa place. Comme le beauf commençait sérieusement à me saouler, je n’écoutais plus ce qu’il me racontait pour m’intéresser du coup à la discussion des trois nouveaux. Je n’avais plus besoin de me rendre intéressant, j’étais déjà extraordinaire à ses yeux, je me contentais donc juste d’hocher la tête ou de sortir un « oui » ou un « ça dépend » à des moments plus ou moins aléatoires pour faire mine d’être captivé par son discours, de toute façon comme il était déjà à moitié bourré, cela faisait largement l’affaire. J’écoutais alors les trois jeunes qui bien évidemment parlaient avec mépris du milieu dont ils faisaient parti. C’était de vraies collégiennes, les plans culs n’étaient pas pour eux, ils ne couchaient jamais le premier soir, ils attendaient le grand amour, c’était carrément Carrie, Mary et Laura Ingalls perdues dans Pédéland. Histoire d’en rajouter une couche, elles se mirent alors à parler de leur foi, de la religion catholique et compagnie, c’était finalement pire que des collégiennes, c’était carrément des bonnes sœurs. Du coup écoeuré devant ce déballage de bons sentiments, je ne tins qu’à peine dix minutes et me recentrait sur le beauf qui à défaut d’être intéressant était déjà un peu plus rock’n roll
... suivie d'une soirée ordinaire (2)Les autres drags ne semblaient pas vraiment approuver leur camarade, même de sa part, c’était tout de même un peu trop désespéré comme manière d’agir et elles commençaient à s’écarter légèrement pour retourner à leurs affaires avec les trois mecs qui du coup avaient été lassés pour compte. La lilloise était maintenant prise entre le beauf derrière et la drag devant, chacun y allant de ses petites ondulations de bassin, même si de mon avis, le beauf semblait plus tituber qu’onduler. Ce dernier caressait la lilloise, emballait la drag et matait le barman en attente d’une quelconque réaction de sa part. Mais celui-ci détourna rapidement son attention quand un groupe de trois jeunes minets BCB entrèrent, le type même du fils à papa mais qui sent le sexe à 10 kilomètres. Ils me rejoignirent à l’autre bout du bar, non sans avoir jeté un regard dédaigneux sur le show qui se déroulait alors. En plus de sentir le sexe, ils puaient le fric, ceinture Gucci, paire de Prada, chemise Kenzo, à peine majeurs et ils avaient déjà dévalisé la moitié de l’avenue Montaigne ; c’était les mêmes que l’on voyait errer le regard vide et la mine blasée la nuit au Baron ou au Cab. La Gold et le compte alimenté par Papa les avaient grandir trop vite, tout leur était déjà acquis et leur vie n’était qu’une perpétuelle répétition sans but, sans surprise et sans difficulté.
Ils commandèrent chacun une coupe,que le barman s’empressa de leur servir, non sans avoir précisé à l’un d’entre eux (probablement) le plus jeune qu’il était bien plus mignon quand il souriait. Evidemment cette réplique fit mouche, ils jouaient aux adultes mais n’étaient finalement que des enfants, le moindre compliment et tout s’emballait. Leur façade était décidément bien fragile, je ne le savais que trop après en avoir mis plus d’un dans mon lit. Le barman entama alors franchement la discussion, tout en sachant que tout était déjà gagné d’avance. Il devait avoir au plus dix-huit ans, les cheveux bruns mi-longs, les yeux clairs et le teint légèrement hâlé. Il portait une chemise blanche cintrée et parfaitement coupée, un bracelet Dinh Van, un Diesel orné d’une ceinture Gucci et des chaussures de ville, probablement des Kenzo en cuir vieilli. Son visage exprimait l’assurance tandis que ses yeux trahissaient le doute. Il s’appelait Pierre. C’est alors que la star revint, avançant d’un pas assuré vers le bar et surtout vers le barman. Il n’avait plus qu’une chose à faire, jouer la bonne copine avec Pierre. De l’autre côté le trio nymphomane commençait à se calmer vu qu’il n’était plus vraiment le centre ‘attention et surtout que le beauf commençait à s’ennuyer du barman. De son côté la star n’arrivait pas vraiment à engager la discussion avec Pierre, différence de milieu social probablement.
C’ est alors que l’improbable se produit, le beauf vint vers moi et commença à m’allumer, tentant de conquérir ainsi de nouveau l’attention du barman ; la star le prenant en exemple engagea alors la même démarche. Et moi j’étais là, assis tranquillement sur mon tabouret, quand ces deux connards commencèrent à me déblatérer leurs conneries. Le beauf empestait l’alcool, la star empestait Le mâle de Gaulthier. Etant donné que je n’avais rien d’autre à faire dans la demi-heure qui suivait et que dans tout e la clientèle du bar, aucun n’était réellement baisable, je décidais de jouer le jeu.
08/08/2007PSMon blog n'est pas mort, il se repose c'est tout. 23/04/2007et voilà...
http://www.yousendit.com/download/TEhWR0lkdEMxUUEwTVE9PQ 15/04/200705/04/200729/03/200725/03/200718/03/2007... suivie d'une soirée ordinaire (1)Cette journée de travail, tout comme les précédentes m’avait particulièrement saoulé, je décidais donc de sortir pour me saouler par moi même. Jérôme n’était pas libre ce soir et je ne voulais voir personne d’autre, Jérôme était le seul qui présentait un quelconque intérêt à mes yeux. Mais cela ne me posait aucun problème, j’appréciais quelquefois sortir en tête à tête avec moi-même, m’installer au bar en observant la faune locale. Je choisissais donc un des bars les plus remplis à cette heure ci. La décoration venait d’être refaite et ils avaient décidé de jouer sur un concept « population atypique », cela dit je ne voyais pas vraiment en quoi leur clientèle différait de celle des autres bars du marais ; enfin tant que les gens s’en persuadaient eux-mêmes, ce devait être le plus important. Il avaient encore diminué un peu plus l’éclairage, ce qui accordaient aux moches un peu plus de chance de conclure, et vu leur importante proportion au sein de la clientèle du bar, il semblait que ces derniers n’avaient pas perdu de temps pour se passer le mot. Il était vingt heures, le bar était plein, je ne devais pas être le seul à avoir passé une journée de merde, le problème c’est que pour moi, cela se répétait quotidiennement. Je m’asseyais donc au bar et commandait une bière. Il n’y avait que des barmen donc pas de lilloise, ces dernières ne faisaient que serveuses, ça ne servait à rien de rouler du cul derrière un bar. J’aimais bien les barmen et la relation que l’on avait avec eux, à peine un mètre vous séparait et lui était en train de travailler complètement speed (au moins à cette heure là) tandis que vous le regardiez travaillez en comptant les fissures au plafond, je ne connaissais rien de plus apaisant que de voir les gens se tuer à la tâche. Mais ceux de ce bar restaient tout de même sympathiques, sans prendre un air blasé lorsque vous passiez commande ; certains barmen avaient un peu tendance à confondre leur comptoir avec le bureau d’un DRH. Autour du bar la faune locale s’agitait et il était amusant de constater que quel que soit l’endroit où vous vous trouviez, vous croisiez à peu près toujours les mêmes personnages.
Tout d’abord il y avait la star. C’est celui qui connaît tout le monde, toute l’équipe du bar qu’il appelle par leur prénom voire un surnom à grand renfort de bises, et qui fait tout pour le faire remarquer. Il a dans son esprit torturé une vision très particulière du fait d’aller prendre un verre, en fait pour lui les rôles sont inversés, c’est pour lui que les barmen viennent et non l’inverse, il égaie leur quotidien même si quelquefois il aurait bien autre chose à faire, quoi que à bien y réfléchir, non. On le reconnaît facilement aussi car il complimente le barman, mais plutôt des compliments destinés à rassurer ce dernier que des compliments type je suis fan de toi, comme s’il attendait l’approbation de la star sur son nouveau t-shirt ou le nouveau distributeur de capotes des toilettes. Mais tout cela il fait dans le but d’obtenir un compliment en retour, la star nous fait en réalité un gros complexe d’infériorité, c’est la fausse bonne copine. Il adule le barman mais plutôt que de la jouer fanatique, il se place sur le même piédestal voire un tout petit peu au dessus, il n’y a qu’à écouter comme il essaie constamment de placer ce qu’il fait dans sa vie, ce qu’il a vécu dans sa vie, ce qui généralement est plutôt flatteur à son égard et probablement pure mythomanie. Puis une fois que la star a réussi à se persuader qu’il est effectivement l’ami du barman, et un peu au dessus du reste des clients du bar, il s’en va , non san sl’avoir fait remarquer depuis quinze bonnes minutes du genre « je regrette, je dois vraiment partir. Non, non, ce n’est pas la peine d’essayer de me retenir. Bon je reste encore cinq minutes mais c’est bien pour toi ». Puis la star, enveloppée de la douce chaleur d’une aura nouvellement glorieuse, quitte le bar, rentre chez lui pour rejoindre son minuscule studio aux portes de Paris et sa vie ordinaire, tout en se préparant à répéter le même rituel le lendemain.
Autour du barman, aux côtés de la star, gravite également le beauf. Contrairement à la star, il ne s’était pas autoproclamé beauf mais je m’étais permis de choisir à sa place. C’était le concurrent direct de la star, lui aussi vous faire ami-ami avec le barman. C’était l’homme nature, l’homme simple, le viril, le vrai, et surtout à dix huit heures il était déjà saoul. J’aurais tout de même du songer à faire barman, vous étiez constamment adulé, cependant ce n’était que par des nases donc je pense que je me serais lassé au bout de deux semaine à peine. Finalement un beauf gay se comporte dans un bar gay comme un beau hétéro se comporte dans un bar, il raconte sa vie au barman, en parlant plutôt fort et plutôt mal. Sauf que comme dans le milieu tout est un peu plus paillettes et sexy happy people, il met la barre un peu plus haut et veut coucher avec le barman. Mais la technique d’approche n’est pas tout à fait la même, car pour le beauf, le barman c’est son pote, et pour cause, il vient tous les soirs dépenser la majeure partie de son RMI. Le beauf aime le foot, boit la bière uniquement à la pinte, s’habille chez Celio et porte une paire de Nike défoncées avec des sortes de ressorts au niveau des talons. Comme il est généralement un peu plus âgé que le barman, il a tendance à s’adresser à lui sur un ton protecteur, le barman c’est un peu son petit frère. Alors il lui parle et il est content, parfois le barman lui répond et il est encore plus content. Mais comme c’est quelqu’un de simple, il n’est pas du genre à se poser de questions, le barman veut sortir avec lui. Pourtant s’il se donnait la peine de creuser un peu la situation, il ne tarderait pas à se rendre compte que ce dernier se fout royalement de sa gueule, trop content d’avoir trouvé un pigeon qui lui laisse un gracieux pourboire à chaque consommation justement consommées au moins une dizaine de fois par soir, et n’hésite pas à le snober voire le mépriser dès qu’il trouve une petite lilloise qui fera son affaire pour la nuit. Pour un peu, j’aurais eu de la peine pour le beauf, prêt à lui ouvrir les yeux sur ce monde qui lui mentait et l’abusait, mais ça n’en pas la peine, il était heureux ainsi finalement.
A l’autre bout du bar se trouvait trois mecs que Jérôme et moi appelions les lilloises parisiennes. C’était en fait de vraies lilloises camouflés derrière des vêtements pas trop laids ou pas trop dindes, comme après une journée de relooking. Mais l’illusion ne fonctionnait qu’en photo (sur un site de rencontre par exemple), il suffisait qu’elles se mettent à parler ou même simplement bouger pour que la vérité éclate au grand jour, c’était effectivement de vraies lilloises avec toutes les bonnes choses qui vont avec. Pas très loin, à une table située derrière moi se trouvait un groupe de six lilloises, qui elles s’assumaient entièrement par contre. J’observais qui finalement était toujours la même. Elles étaient toutes assises en ligne sur la banquette pour pouvoir mater et se faire mater en vision panoramique, un peu comme dans ces anciennes sitcoms sans budget où tous les gens s’installaient en ligne dans une cafétéria quitte à déplacer des tables afin que tous les personnages soient dans le champs de l’unique caméra du plateau de tournage. Au centre trônait la reine, dans tous les groupes de lilloises il y avait une reine. Il était assez aisément identifiable, déjà ilétait au milieu des autres qui gravitaient autour de lui à la manière de courtisanes, ensuite il était moins moche et aurait même était potable sans son t-shirt à strass (Energie tout de même), sa coiffure en crête avec plus de gel que de cheveux et sa peau grasse, il avait même un faux-semblant d’actif. Enfin il n’y avait que lui qui parlait, les autres se contentaient d’acquiescer, rire, mater, puis rire à nouveau, un peu plus bruyamment et toujours aussi niaisement. Puis plus on s’écartait, plus les gens devenaient laids, les boutons d’acné se multipliaient en parallèle avec les problèmes de dentition te les logos RG 512 ou Delaveine ; quant à celle en bout de table, c’était franchement la kossovarde du marais.
Je commandais une seconde bière au barman qui se faisait gentiment tripoter par le beauf afin de faire monter un peu plus sa cagnotte tout en lui faisant monter la sève quand la porte s’ouvrit bruyamment et entrèrent alors trois drag-queens de seconde zone. Les drags avaient été il y a un temps un phénomène intéressant créant de temps en temps quelque chose d’esthétiquement valable, mais depuis que les émissions de reportage destinées au grand public avaient décidé d’en faire un phénomène de mode, n’importe quel pédé en mal de reconnaissance avait pu s’en emparer à grand coup de blush nivéa. Elle arboraient toutes trois fièrement un t-shirt Banana café qui était également passé du phénomène de mode au phénomène de foire où les hétéros de banlieue venaient se donner le grand frisson et se la jouer metrosexuels. Déjà elles s’installaient à côté des trois lilloises parisiennes à grands coup de gloussements, ricanements et autes « oh ma chérie ». Elles avaient trouvé leur public pour la soirée et commençaient donc à les draguer avec toute la provocation et toute la vulgarité dont elles étaient capables. En réponse à leurs attaques, les trois mecs impliqués à fond dans leur nouveau rôle d’homme viril se la jouaient hétéro effarouchés, comme si elles n’étaient pas les premières à se laisser tripoter ; il était étrange de constater que certaines personnes s’acharnaient à incarner un personnage alors qu’il n’y avait objectivement aucune once de crédibilité. Mais au fond d’eux-mêmes, je voyais bien qu’ils jubilaient, du fin fond de leur province, les drag queen étaient encore synonyme de fête et de mode, et elles étaient bien incapables de différencier les contrefaçons de mauvaises qualités des originales, comme pour les sacs Vuitton d’ailleurs. De l’autre côté, les lilloises faisaient la gueule, l’artillerie lourde était arrivée alors qu’elles n’étaient que les fantassins. De temps à autre, les drag les toisaient, mi-méprisantes, mi-compatissantes car finalement elles aussi avaient commencé comme simples lilloises mais ne pouvaient s’empêcher d’éprouver une certaine crainte en constatant que la relève était aussi bien assurée, d’autant plus qu’un des mecs qu’une des drag s’acharnait à allumer ne cessait de mater d’une manière de plus en plus insistante la reine des lilloises. C’est alors que commença à s’installer une sorte de guerre froide en plein cœur du bar.
C’est une des lilloises en bout de table qui commença le premier assaut en se levant soudainement de son siège et en commençant à se trémousser sur la dernière daube à l a mode qui sortait alors des enceintes. Tout y était, ondulations du bassin, regard aguicheur, moue de la bouche, main passée dans les cheveux et cette sorte de soupir comme lorsque l’on veut faire de la buée sur une vitre. A partir de là tout dégénéra. Les drags répliquèrent quasi-immédiatement, elles n’allaient tout de même pas se faire voler la vedette par une bande de bleus. L’une d’elle chopa un des mecs à ses côtés, commença à lui déboutonner sa chemise et à lui caresser le torse, tout en poussant de petits mais bruyants gémissements. Deux des lilloises se lancèrent dans une sorte de show lesbien en se roulant des pelles et se caressant les tétons (évidemment toujours avec leurs fameuses ondulations de bassin). C’est alors que la drag glissa sa main dans le pantalon du mec à la chemise maintenant quasiment ouverte, qui ne comprenait pas vraiment ce qui lui arrivait mais était trop heureux qu’on s’intéresse à lui. Le barman amusé, s’approcha également d’eux pour pouvoir mieux profiter du spectacle. La star laissée en reste alla alors aux toilettes afin d’élaborer un nouveau stratagème, et le beauf s’approcha également des drags pour profiter à nouveau de l’attention du barman. Une des drags émoustillé par ce fac-similé d’hétéro ne se fit pas prier pour commencer à le chauffer mais le coup de surprise vint de la lilloise qui dansait toute seule qui enleva alors son débardeur et vint se frotter toujours et encore avec ses ondulations de bassin contre le paquet du beauf. La drag tenta alors le tout pour le tout en roulant une pelle à la lilloise. Il n’était que vingt heures trente et assis sur mon tabouret j’attendais la suite des évènements avec un certain amusement.
11/02/2007Une journée ordinaire (2)Dans le taxi, je m’interrogeais sur les raisons d’autant de haine, ce mot étant probablement parfaitement approprié. C’était sans doute car finalement mon existence différait très peu de la sienne ; évidemment les évènements n’étaient pas forcément identiques mais le cheminement était le même, cette quête de la reconnaissance, de l’acceptation voire de l’admiration de l’autre, le tout passant par le tissage savamment élaboré du récit d’une vie, qui n’était finalement qu’un passé fantasmé, un passé que nous aurions aimé vivre. Mais alors, pourquoi ce mépris alors que j’aurais du éprouvé un sentiment de compassion. Probablement parce que pour ma part j’avais évolué, contrairement à lui j’avais dépassé ce stade. Ce pseudo Nicolas avait continué à vivre sur un tissu de mensonges tandis que je m’étais créé une nouvelle vérité jour après jour. J’avais fait table rase du passé, non pas que je l’avais accepté, je l’avais tout simplement occulté, effacé même. Il ne me restait aucun souvenir de mon adolescence ou de mon enfance, ma vie ne démarrait qu’après vingt cinq ans. Mon mépris provenait probablement de là,car j’aurais pu devenir ce qu’était maintenant Nicolas et le haïr me permettait alors d’échapper plus aisément à cette probabilité et renforcer ainsi le sentiment que nous étions différents.
Enfin le taxi arriva sur la rue de Rivoli et je pénétrais dans ces bureaux que je fréquentais depuis bientôt trois ans. Je travaillais dans une revue de décoration d’intérieur destinée principalement à un public féminin, sans doute celui que je parvenais le plus facilement à atteindre. Mon job était assez simple, j’allais la plupart du temps rencontrer un pseudo architecte d’intérieur ou designer à peine sorti de son école qui me délivrait deux ou trois tuyaux destinés à faire rêver la ménagère de moins de cinquante habitant dans une petite banlieue pourrie, s’imaginant qu’en modifiant son intérieur elle pourrait modifier sa pathétique existence. En général, cela s’exprimait par l’idée d’installer des rideaux en ficelle qui, je cite, permettent de laisser entrer la lumière tout en protégeant du vis-à-vis, offrant ainsi à la fois un sentiment de protection et de liberté. Finalement mon travail s’apparentait pas mal à celui d’un psychologue bidon, exploiter le mal-être des gens en leur promettant monts et merveilles à partir de quelques gestes anodins. D’ailleurs depuis quelques mois, notre revue s’était considérablement enrichie de termes comme « cocooning », « intérieur refuge », « développement personnel, accomplissement ou réalisation de soi » ; il n’y avait rien de plus lucratif que d’exploiter le vide existentiel des gens et je l’assumais particulièrement bien.
Elodie, ma nouvelle assistante depuis environ deux mois, était déjà dans mon bureau en train de s’exciter dans tous les sens comme une fourmi dont on piétine la fourmilière, pour elle tout n’était que stress. Tandis qu’elle m’informait des derniers messages, je la gratifiait d’un glacial « rien à foutre » tentant ainsi de calmer ses ardeurs. Rien ne m’exaspérait plus que cette fille qui s’acharnait sur son travail comme si sa vie en dépendait, alors que son travail justement était parfaitement inutile ;il y avait les bobbys et il y avait les élodies. Cependant pour le coup, je pense que j’étais profondément humaniste, cette fille faisait un boulot complètement inintéressant, et je voulais lui en faire prendre conscience ; pourquoi dépenser autant d’énergie à quelque chose qui ne lui apporterait rien, mais sans doute ne nous étions pas fixé les mêmes objectifs dans la vie, il y avait ceux qui voulaient avancer et ceux qui stationnaient. Pour ma part, je n’aimais pas mon travail, d’ailleurs si j’en étais arrivé là ce n’était pas par mes compétences ou ma motivation, c’était simplement en écrasant ceux qui se trouvaient au dessus de moi, méthode moins fatigante et bien plus rémunératrice. De toute manière c’était dans l’air du temps comme semblait le démontrer l’engouement actuel des gens pour ces émissions de télé-réalité se basant sur l’élimination de ses adversaires. J’en avais tiré la leçon, on ne pouvait réussir qu’en éliminant ses concurrents potentiels sur des critères parfaitement infondés et arbitraires. De ce fait je n’en étais qu’à un état provisoire, attendant la prochaine promotion, et notamment d’évincer Catherine, ma supérieure actuelle.
Je n’arrive plus vraiment à me souvenir comment j’en étais arrivé à ce boulot, la décoration d’intérieur je n’en avais rien à foutre. D’aussi loin que je me souvienne je n’ai jamais eu de vocations, même enfant alors que les autres voulaient faire pompier, vétérinaire, détective privé ou je ne sais quoi encore. Pendant le collège ou le lycée, quand on vous bassine tous les trois mois pour que vous trouviez votre voie professionnelle, j’étais devenu le cas désespéré et la conseillère d’orientation avait baissé les bras. Ce qui m’importait, c’était uniquement de gravir les échelons, de me retrouver au dessus des autres, mais cela aurait pu être dans n’importe quel domaine, même si la décoration d’intérieur avait une touche plus glamour que le marché de la poissonnerie. Les journées se succédaient à l’identique, mais je ne les remarquais même pas, je ne voyais que l’objectif suivant, la prochaine promotion.
Elodie tentait de repasser à l’attaque en me parlant d’une énième épreuve que je devais rendre depuis bientôt trois jours, quand Catherine entra dans la pièce. Physiquement elle était l’opposée d’Elodie avec ses lèvres pincées, ses yeux furtifs,sa coupe à la garçonne héritée des années folles, ses joues creuses accentuant un peu plus la dureté de son visage, tandis qu’Elodie était tout en rondeur avec ses lèvres de suceuses et ses grands yeux ouverts sur un monde qu’elle ne comprenait probablement pas. Catherine était une mal-baisée, Elodie une trop baisée. Catherine commença alors à me parler également de la fameuse énième épreuve, et pendant qu’elle déblatérait je scrutait Elodie guettant le moindre signe d’autosatisfaction de sa part, mais non, elle restait impassible, les yeux toujours grands ouverts, impassible, inutile. Etait il possible d’être autant stupide au point de ne ressentir aucune émotion. Une fois qu’elle eut terminé, je ressortais mon discours parfaitement rodé à Catherine en appuyant la plupart de mes propos sur le fait qu’elle avait entièrement et parfaitement raison, tout en plaçant son prénom toutes les trois phrases (j’avais découvert depuis un bon moment que pour que votre interlocuteur adhère plus facilement à vos propos, il vous suffisait de glisser régulièrement son prénom au fil de la discussion, votre discours y gagnait en crédibilité et son impact s’en trouvait décuplé, un peu comme avec les animaux domestiques). Puis ma plaidoirie terminée, j’ajoutais la touche finale en la félicitant pour sa tenue du jour. Catherine s’acharnait à n’acheter que des vêtements de créateur, mais comme elle n’y connaissait rien, elle piochait un peu au bon bonheur la chance tant que sa carte bleue suivait, du coup ses tenues ressemblaient davantage à un patchwork particulièrement indigeste des collections des cinq dernières années. Comme à chaque fois, mon discours avait atteint son but et son visage s’était radouci, dans la limite de ses possibilités. Cette femme était décidément trop aisément manipulable pour occuper un poste tel que le sien qui ne tarderait pas à être le mien, je m’étais fixé encore six mois.
Romain, me dit-elle d’un ton à présent bien plus condescendant, il me faut vraiment cette épreuve pour demain, surtout que j’ai besoin que tu me fasses un papier sur un nouvel archi absolument prodigieux, Christopher Adams, tu en as probablement entendu parler. Bien évidemment j’acquiesçais, bien évidemment je mentais. Encore un taré qui avait du recouvrir tout le sol d’un appartement de papier journal et tout le monde s’était écrié. Je crois que c’est Baudelaire qui disait que le beau est toujours bizarre, et certains semblaient en avoir fait leur argument de vente. Il vous suffisait de produire une chose tellement absurde que personne n’aurait le bon goût de le faire et vous étiez immédiatement promu au rang du nouvel artiste avant-gardiste et talentueux sur lequel il faudrait compter dans la prochaine décennie. L’art et le sens du beau étaient sur leur déclin. Puis Catherine sortie, Elodie pendant tout ce temps n’avait pas parlé, n’avait pas bougé comme dans un arrêt sur image. C’est ce qui était étrange avec ces gens inutiles, le monde continuait à tourner autour d’eux, eux ne bougeait pas, figés dans l’immobilisme de leur microcosme. Cette fille ne comprenait vraiment pas le monde qui l’entourait, elle restait stressée sur troiscoups de fils et autres pseudo-responsabilités, c’était quelqu’un qui était entré dans un certain schéma où elle restait à sa place subissant les évènements extérieurs sans avoir pensé une seule fois que si elle s’en donnait la peine, elle aurait les moyens justement de contrôler cet extérieur, mais c’était une cause perdue.
Mon portable sonna, c’était un message d’un numéro que je ne connaissais pas. « Merci pour cette nuit, tu es libre pour un verre ce soir ? Julien ». Evidemment c’était à chaque fois la même chose,je voulais me contenter d’un simple plan cul, et chaque l’autre me considérait comme l’homme de sa vie. A croire qu’enculer quelqu’un revenait au même que lui tendre une bague dans son écrin. J’effaçais le message et attendait la suite, je commençais à être habitué. Viendraient les messages du genre « tu ne réponds pas ? », puis les appels téléphoniques, puis les suivants en numéro caché, accompagnés de messages qui du « j’ai passé une soirée merveilleuse » évolueraient progressivement vers les connards et autres insultes. Ces gens là n’avaient qu’un minuscule ego à satisfaire mais ils s’y donnaient corps et âmes avec leurs messages désespérés destinés à préserver leur semblant de fierté alors qu’ils ne faisaient que les enfoncer encore un peu plus. La journée suivit son cours, aussi insignifiante que la précédente ou la suivante, entrecoupée des quelques appels ou messages attendus, même si leur quantité n’était finalement pas à la hauteur de ce que je prévoyais.
28/01/2007Une journée ordinaire (1)
Arrivé dehors, j’attendais patiemment un taxi. Il était 10 heures, tous ces derniers étaient donc en train de perdre leur temps devant les aéroports tandis que de vaillants travailleurs perdaient également leur temps de leur côté. Devant moi, un cadre moyen qui pensait pouvoir faire passer un costume Laurent Cerrer pour un costume Armani par l’ajout d’une ceinture griffée (sans doute son meilleur investissement depuis ces cinq dernières années) soupirait bruyamment en regardant frénétiquement sa montre. Je me demandais si ces soupirs avaient pour but de provoquer une quelconque réaction solidaire de ma part, une écoute afin qu’il puisse exprimer ses frustrations, pour ma part je me contentais de fixer devant moi d’un regard vide. Je me demandais comment pouvait s’appeler cet homme, sans doute un prénom d’une banalité affligeante, Nicolas, ou bien alors Thomas ; tout compte fait, Nicolas lui convenait mieux.
Nicolas avait probablement grandi dans un petit pavillon perdu en Ile de France en compagnie de son père comptable dans une quelconque PME locale, de sa mère (au foyer), de ses deux frères et sa sœur (être une famille nombreuse permettait de bénéficier de réductions pour les transports en commun et les frais de scolarité), sans oublier Farandole leur magnifique cocker, sans doute le membre le plus important de la famille. Il avait suivi une scolarité sans histoire, hormis les deux fois où il était passé à deux doigts des félicitations lors du conseil de classe (mais uniquement à cause des notes d’EPS qui avaient fait chuter sa moyenne) et l’heure de colle qu’il s’était vu infliger en 1ère pour avoir séché un cours de philo, cet événement avait d’ailleurs été à l’origine de sa première vraie révolte contre l’autorité parentale. Il avait brillamment passé son bac S (avec mention) puis intégré une des innombrables prépas aux écoles d’ingénieur. C’est alors qu’il s’était retrouvé en internat. Hors de portée du contrôle parental et détaché de son passé, Nicolas avait enfin pu se rendre populaire. La transgression de l’ordre attirait la popularité, il l’avait bien compris pendant le collège et le lycée, mais seulement en spectateur alors que maintenant il devenait acteur.
Enluminé d’un passé (fictif, mais est-il nécessaire de le préciser) rempli d’heures de colle, de renvois, de conflits avec ses parents et autres fugues, il était devenu un des blousons noirs de sa classe préparatoire. Il était alors sorti avec sa première petite amie, même si pour le domaine public c’était au moins la dixième, s’était fait dépuceler pendant qu’une dizaine de papier-peints lui tournaient autour ; les papiers-peints étaient ces filles qui comme ce qui revêt les murs n’est ni beau, ni laid, on ne le remarque pas tout simplement. Quand il intégra une grande école, sa popularité atteint son apothéose, il devint alors président du BDE, pour ainsi dire un Dieu pour l’ensemble des papiers peints, garçons et filles confondus. Il en arrivait à se persuader lui-même de la véracité de son passé et devenait franchement un rebelle. Il séchait les cours du matin au lendemains d’apéros arrosés (forcément comme ses parents n’étaient maintenant plus prévenus de ses absences, cela facilitait les choses), buvait jusqu’à s’en faire vomir (preuve de virilité absolue) et enchaînait les coups d’un soir au moins une fois tous les deux mois lors de soirées étudiantes. C’était un éjaculateur précoce, mais ce problème était parait-il fréquent ; lui au moins ne bandait pas mou, ou n’était pas un peine à jouir. Parvenant à s’accomplir, il lui arrivait même certains week-ends de tenir tête à ses parents.
Ce n’est que lorsqu’il entra dans la vie active que le naturel revint au galop. Tout d’abord il redevint l’enfant modèle aux yeux de ses parents, afin de bénéficier de l’appui de Papa pour trouver un poste dans une PME tout aussi locale, sans succès d’ailleurs. Il troua finalement péniblement un emploi sur Paris. Mais arrivé là, il n’était plus rien, et les gens étaient pour la plupart trop âgés pour être admiratifs en le voyant vomir après sa cinquième vodka orange. Il se retrouva alors à nouveau dans la situation de son adolescence, en essayant de se faire bien voir alors qu’on l’ignorait complètement. Cela passait par la flatterie, la soumission, le mimétisme mais sans grand succès, Nicolas restait impopulaire. Et aujourd’hui il risquait d’arriver en retard à son travail et ce connard de taxi qui n’arrivait pas ignorait que la vie de Nicolas en dépendait pratiquement.
Ces gens pour moi avaient un nom, les Bobbys, le fils parfait que tout père moyen rêverait d’avoir, et je les méprisais particulièrement. Je détestais notamment leur paraître de parfait accomplissement alors qu’ils étaient parfaitement conscients de la médiocrité et de l’inutilité de leur vie. La vue d’un taxi au loin me sortit soudain de mes pensées encore embrumées de l’alcool de la veille, je lui fis alors signe en passant devant Nicolas, qui comme je m’y attendais se tut et grommela simplement un connard une fois que le taxi redémarra en prenant pour témoin la grand-mère qui attendait derrière moi ; au moins aurait il trouvé une oreille compatissante pour le reste de son attente.
24/09/2006Rencontre du troisième type (suite et fin... et j'ai remis le début aussi)Il était 18h et je me trouvais encore dans mon état dépressif post-soirée alcoolisée de la veille, une sorte de torpeur ou se mêlaient mélancolie, angoisse et désintérêt complet. J’avais passé ma journée au lit, alternant doliprane, grignotage, comas, zapping d’émissions à la con et surf sur le web ; une journée des plus constructives finalement, bien que fréquemment entrecoupée par les assauts téléphoniques de l’inconnu de la veille qui avait désormais un nom (Julien). Il ne m’avait rien épargné, entre les SMS dégoulinants de mièvrerie du genre « Je me sens bien avec toi », « Je suis crevé, dur le taf, mais en repensant à hier soir, ça fait tenir le coup » et autres phrases d’adolescent toutes ponctuées d’un magnifique « LOL ». Pour un peu je m’attendais à ce qu’il m’envoie une image de dauphin avec un cœur. J’ai également eu droit au sept (huit ?) messages sur le répondeur qui du « on se voit quand ? » ont progressivement évolué vers le c »connard » en passant par le « je ne comprends pas », puis depuis environ 3 heures, j’ai eu droit aux appels en numéro caché (dix-huit ? dix-neuf ?).
Je suivais le chemin de la veille puisque j’avais à nouveau rendez-vous avec Jérôme qui avait, paraît-il, une importante nouvelle à m’annoncer. J’arrivais donc à l’Open et m’asseyais à la seule table restée libre ; l’happy hours venait de démarrer et l’endroit était plein. Je posais mon téléphone sur la table, quatre appels en absence (vingt-deux ? vingt-trois ?) mais un était de Jérôme. J’écoutais mon répondeur et apprenais après avoir effacé les trois « t’es qu’un pauvre mec » que Jérôme aurait une demi-heure (donc une heure) de retard. J’avais déjà commandé, j’étais bloqué et de toute manière je n’avais pas le courage de bouger.
C’est alors qu’il est arrivé. Je ne l’avais pas remarqué au départ, mais alors qu’il s’avançait vers moi, il se détachait de plus en plus nettement de la foule. Il devait faire à peu près ma taille, était mince mais dessiné, les cheveux noirs soigneusement arrangés, une bouche souriante aux lèvres généreuses, des mains fines et délicates, des yeux verts inexpressifs, une ceinture rainbow traînant jusqu’au sol, un t-shirt moulant rose sur lequel était écrit en diams « catch me », un jean taille basse très bas pour laisser la vedette à son boxer Dim noir ; bref, un modèle particulièrement représentatif de la Lilloise. Et c’était vers moi qu’il s’avançait.
Le regard vide, je regardais vers l’extérieur, tentant de fixer un point fictif, tandis que la lilloise se postait juste devant ma table, je détournais le regard. Après m’être attardé sur toutes les subtilités iconographiques du logo de la Société générale, je me lançais à présent dans le décompte de tous les points luminescents qui formaient le petit bonhomme vert du passage piéton. C’est alors qu’elle s’est raclée la gorge en me tapotant sur l’épaule et enchaînant sur un « excuse moi », le meilleur self-contrôle aurai été vain, par réflexe j’ai tourné la tête ; quel con. Elle se tenait devant moi, la main droite sur la hanche, le bassin se déhanchant également vers la droite, le tronc droit, une légère moue parfaitement étudiée de la lèvre inférieure ; c’est lorsque la main gauche commença à s’élever et entamer des mouvements de circumduction que je compris qu’il allait parler.
« Excuse moi, ça ne t’ennuie pas si je m’assois à ta table ? Il n’y a plus de place. » demanda-t-elle enchaînant avec un grand sourire en levant les yeux au ciel, telle la nouvelle Judy Garland. Je restais la, scotché, essayant de comprendre ce qui se passait, et elle attendait, mon regard vide posé dans le sien, et elle attendais toujours, analysant les différents aspects de la situation, Jérôme qui serait en retard, une occasion de m’amuser, et elle continuait d’attendre lorsque j’ai répondu d’accord avec un grand sourire dévoilant toutes mes dents.
C’est une fois les présentations de base faites que je me rendis compte à quel point elle était parfaite. Elle s’appelait Kevin, venait deLille (forcément), était venu à Paris pour faire carrière dans la chanson, mais pour le moment travaillait chez Mac Do, cependant avait bon espoir en la vidéo qu’elle avait envoyé pour le casting de la Star Ac ; ce n’était que cela, une succession de clichés, et cela en devenait presque irréel. Je décidais donc d’entamer la discussion sur le thème de la chanson.
- Et tu chantes quoi comme style ?
- Un peu de tout, mais c’est vrai que j’ai surtout une préférence pour le R’n’B et le rock.
- Ah oui… Et par exemple, tu t’inspires de quels artistes ?
- Je ne m’inspire de personne, j’ai mon propre style.
- Oui évidemment, mais il y a forcément des chansons que tu aimes plus particulièrement chanter, pour lesquelles tu te sens plus proche de l’univers de l’interprète.
- Eh bien, vu comme ça, il y a M. Pokora, Emma Daumas (bla, bla, bla, pleins des noms que je ne connaissais pas). Ah oui, il y a surtout, mais bon forcément, Céline Dion.
- Ah oui, et Céline Dion tu la classerais dans quel style, R’n’B ou rock indépendant ?
La discussion continua encore quelques temps sur la culture musicale lilloise, quand Kevin s’interrompit quelques instants avant de poser l’inéluctable question.
- Et sinon tu as un copain ?
Je réfléchis un bref instant puis mentis.
- Oui, il s’appelle Julien.
- Et vous êtes ensemble depuis longtemps ?
- Environ sept mois.
- Ah quand même… Et vous vous êtes rencontrés où ?
Et c’est ainsi que pendant près d’une demi-heure, je me mis à m’inventer une vie sentimentale aux côtés de Julien ( qui entre-temps m’avait déjà rappelé trois fois, enfin si les appels masqués étaient bien de lui) et je commençais même à en éprouver un certain plaisir, notamment lorsque je m’amusais à ajouter des anecdotes d’une mièvrerie sans précédent. Comme ce soir, au lendemain d’une dispute où Julien m’avait attendu deux heures devant chez moi sous la pluie, un bouquet de fleurs à la main. Ou la chanson sur notre relation qu’il avait composé pour nos six mois. Je racontais également nos habitudes, l’épluchage des journaux le dimanche matin dans le café en bas de chez lui, les week-ends mensuels dans la maison de campagne de ses parents, la cigarette partagée après l’orgasme. Je ne sais pas d’où je sortais tout ça, mais j’en rajoutant d’autant plus en voyant le regard de la lilloise s’illuminer à l’écoute de clichés de plus en plus ridicules. Et pourtant, peut être n’était ce pas aussi ridicule que je le pensais. Puis l’inspiration vint à manquer, alors concluant mon monologue, je demandais « Et toi, les amours ? ».
Il commença alors à me déballer des conneries sur sa recherche de l’âme sœur, du véritable amour qu’il avait connu à 17 ans avec un certain Fred, qui n’avait duré que trois semaines mais qui avait été d’une intensité qu’il ne pourrait jamais sans doute retrouver même s’il l’espérait de tout cœur. Je commençais complètement à lâcher prise quand il recommença son énième argumentaire sur l’importance de la quête de l’âme sœur, mon histoire était sans doute très conne, mais au moins elle avait le mérite d’être fictive. C’est alors qu’une phrase attira mon attention et me sortit de mes pensées.
- Tu vois le problème avec Fred, c’est que quand il a rompu, je savais qu’il ne serait jamais heureux. C’est quelqu’un qui ne sera jamais satisfait et qui en voudra toujours plus.
« Excuse moi, qu’est ce que tu disais » l’interrompis-je
- Je pense honnêtement que pendant ces trois semaines, il a réellement été bien avec moi, mais tu sais, c’est quelqu’un qui ne peut se satisfaire de son bonheur, il est capable de mettre fin à tout ce qu’il a pu acquérir dans le simple but de rechercher plus.
- Explique….
- Eh bien tu vois, il est à la recherche d’un idéal, un peu comme moi quand je parlais de l’âme sœur, sauf que contrairement à moi, il n’a aucune idée de ce qu’il recherche. Il fonce un peu en aveugle et il fuit toujours dès qu’il trouve quelque chose du peur que cela ne se pose comme un obstacle dans sa quête. Mais comme il ne sait pas ce après quoi il court et qu’il ne prends pas le temps de s’arrêter pour regarder autour de lui, il a déjà du, je pense, passer au moins une ou deux fois à côté de cet idéal auquel il aspire tant.
- Et comment peux tu affirmer avec autant d’assurance qu’il ne sait pas ce qu’il recherche ?
- Ca se voyait dans ses goûts. Il aimait tout et son contraire et d’un autre côté il le détestait.
- C'est-à-dire ?
- Eh bien, par exemple une fois, d’ailleurs c’était peut de temps avant qu’il ne casse, nous avons parlé toute la nuit de ce qu’il considérait comme être l’homme idéal. A un moment il m’a parlé d’un mec genre yuppie, tu vois homme d’affaire, bons revenus, costard cravate. A un autre il m’a parlé d’un artiste fauché, limite à vivre d’amour et d’eau fraîche.
- Et alors, peut être qu’au contraire il a des goûts très larges.
- Non justement, parce qu’après il m’a dit qu’il ne pourrait jamais avec mec trop classe du genre costume trois-pièces et appartement design. Une demi-heure ensuite, il me disait qu’il aimerait bien d’un mec plutôt riche, assez classe, genre bien rasé etc. Il se contredisait en permanence et je pense même qu’il oubliait ce qu’il disait au fur et à mesure, mais par contre je suis sur qu’il était sincère dans ses propos et croyait en ce qu’il disait. Tu vois c’est ce que je te disait, son problème c’est qu’il veut tout et son contraire mais que justement il déteste tout et son contraire, et c’est pour cela, je pense qu’il ne sera jamais heureux.
Je n’y croyais, cette conasse de lilloise pubère était tranquillement en train de m’expliquer des choses que je n’arrivais même pas à comprendre sur moi-même, c’était pratiquement comme s’il était en train de m’expliquer ce qui clochait dans ma vie. Eveillé d’un tout nouvel intérêt pour cette discussion, je lui demandais :
- C’est un peu pessimiste tout de même, il n’y a donc aucun moyen pour qu’il soit heureux finalement ?
- Si je pense, car c’est quelqu’un pour qui c’est très important, voire plus important à ses yeux que pour quiconque, il n’y a pas tant de gens qui recherchent le bonheur avec autant d’acharnement que lui. Mais pour qu’il y parvienne, il faudrait déjà qu’il change sa manière de le chercher. Je l’ai revu il y a un mois environ et il continue de répéter le même schéma qu’avec moi, il sort avec quelqu’un pendant deux ou trois semaines, et dès qu’il voit que l’autre commence à s’attacher, il s’enfuit de peur de s’engager et de passer alors à côté de quelque chose de mieux.
- Qu’est ce qu’il devrait faire alors, qu’il s’interroge sur ce qu’il recherche vraiment ?
- Non, ça il ne le trouvera jamais, finalement tu avais raison lorsque tu disait qu’il avait des goûts très larges, il a même des goûts trop larges et il voudrait tout avoir en même temps, une chose et son opposée à la fois.
- En effet ça me parait plutôt difficile.
- Non je pense qu’il faudrait qu’il parvienne à s’attarder sur le temps présent, qu’il apprécie ce qu’il a lieu au de songer à ce qui lu manque, tu vois, Fred c’est quelqu’un qui a tendance à voir constamment le verre à moitié vide.
- Mais tu disais qu’il a déjà du passer à côté de cet idéal, pourtant s’il partait, c’est bien qu’il y avait des choses chez ses partenaires qui ne lui convenaient pas.
- Oui mais comme je te le disais, Fred adore tout comme il le déteste, donc une fois qu’il a envie de partir il n’a aucune difficulté pour se persuader de trouver des défauts à quelqu’un et ce même si quinze jours avant il aurait pu te dire rechercher ces soi-disant défauts chez un homme.
Une silhouette connue nous interrompit, Jérôme était arrivé, je n’avais pas vu le temps passer. Une fois de succinctes présentations faites, Kevin libéra le siège. « Bon je vais vous laisser, peut être à une prochaine fois. Je te laisse ça, on ne sait jamais » ajouta-t-il en griffonnant son numéro sur l’addition. « Oui, à bientôt, c’était très sympa en tout cas » répondis-je en esquissant un demi-sourire.
Une fois assis, Jérôme me demanda qui était ce mec. Je réfléchis quelques secondes puis répondis « Oh rien qu’une lilloise qui tentait de me draguer, ça m’a passé le temps en attendant que tu arrives ». « Hum je vois, répondit il, les discussions du genre RG 512 est la marque phare pour cet automne-hiver. Ton téléphone ! »
Le numéro de Julien s’affichait sur mon mobile, j’appuyais sur la touche « raccrocher ». Puis je pris le papier sur lequel Kevin m’avait noté son numéro et le déchirait machinalement dans le cendrier.
« Alors cette fameuse et importante nouvelle ?» demandais-je à Jérôme.
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